Le petit bonheur hebdomadaire

Le petit bonheur hebdomadaire #2

les petits bonheurs hebdomadaires

 

On se retrouve pour le rendez-vous instauré par Gaëlle du blog Pause Earl Grey pour parler de nos petits plaisirs simples du quotidien. Je n’ai pas participé la semaine dernière parce que je n’avais pas publié d’article après la première édition de ce rendez-vous et je ne souhaitais pas qu’il y en ait deux à la suite.

Et la rédaction d’article est justement le petit bonheur hebdomadaire dont j’ai souhaité vous parler aujourd’hui !

 

Rédiger une chronique lecture

En l’espace d’une semaine j’ai réussi à publier deux chroniques sur mes lectures. Quel plaisir ! J’aime prendre du temps pour m’arrêter sur un livre que je viens de lire. Cela me permet de ne pas le quitter tout de suite. Je ne le range pas, il reste posé sur mon étagère ou sur la table, et il attend patiemment que je le feuillette à nouveau pour relire des passages qui m’ont plu et interpellée. Je réfléchis : que vais-je dire de cette lecture ? Qu’ai-je envie de présenter ? Quels points vais-je aborder ? Je prolonge le plaisir de la lecture en écrivant et en mettant des mots sur mon ressenti. Un vrai petit bonheur dont je ne me lasse pas !

 

Et vous, quel était votre petit bonheur de la semaine ?

 

Les autres participations sont listées sur le blog de Gaëlle.

 

 

Documents, Essais

[Rentrée littéraire] La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini : portrait d’une princesse russe énigmatique

La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini

2017 est l’année du centenaire des révolutions russes de février et octobre 1917. A cette occasion, la maison d’édition La Table ronde publie plusieurs ouvrages sur la Russie et notamment La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini (auteur du livre Le manteau de Proust ; décidément, Marcel me poursuit !). Si vous me suivez depuis quelques temps, vous savez peut-être déjà que je suis passionnée par la Russie. J’ai donc naturellement repéré cet ouvrage sur Zoé Obolenskaïa, une princesse russe née en 1828. Elle a rencontré à Naples Mikhaïl Bakounine, un anarchiste russe qui a réussi à fuir la Sibérie et a vécu illégalement en Italie. Cette rencontre a été déterminante pour ces deux personnes qui n’avaient a priori rien en commun.

Alors qu’elle faisait des recherches sur Renato Caccioppoli, un mathématicien originaire de Naples, Lorenza Foschini découvre que son grand-père n’est autre que Mikhaïl Bakounine. Dans les lectures de l’auteur apparaît alors le nom de Zoé Obolenskaïa, princesse oubliée qui a pourtant une postérité romanesque. On peut en effet la retrouver sous les traits de La Princesse Casamassima (Henry James), de Madame S. dans Sous les yeux de l’Occident (Joseph Conrad) et sous ceux d’Anna Karénine (Tolstoï). Lorenza Foschini, grâce à de nombreuses recherches et aux témoignages des descendants Obolenski, nous raconte la vie mouvementée de cette princesse qui a tout d’un personnage de roman.

Une famille malheureuse à sa façon

“Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.” (incipit d’Anna Karénine de Tolstoï).

Lorenza Foschini voit dans cette phrase qui ouvre le roman de Tolstoï une référence à Zoé Obolenskaïa. Elle fait d’ailleurs remarquer que l’incipit met en scène le frère d’Anna Karénine, Stépane Oblenski, dont le nom de famille n’a qu’une lettre de différence avec celui de Zoé. Cette ressemblance n’est sûrement pas une coïncidence : Tolstoï connaissait les Obolenski par l’intermédiaire de sa femme, une cousine de la famille.

Zoé Obolenskaïa fait partie de la haute noblesse russe. Elle est la fille du comte Sergueï Soumarokov et d’Alexandrine Maruzzi. Les origines italiennes de sa mère ne seront pas étrangères au choix de Zoé de s’installer en Italie. Elle a gardé de ses quelques séjours dans ce pays pendant son enfance des souvenirs de palais majestueux et de douceur de vivre. Des souvenirs qu’elle chérit d’autant plus que son mariage ne la satisfait pas. Zoé épouse le prince Alexeï Obolenski, un proche de l’empereur, qui fut gouverneur de Varsovie puis de Moscou. Vivre au sein de la haute noblesse russe, dans l’entourage de l’empereur, a des inconvénients : les nobles doivent respecter des règles et l’empereur a un droit de regard sur leur vie de famille. Ce contrôle permanent ne convient pas à la princesse. Zoé Obolenskaïa ne se sent pas à sa place dans l’aristocratie russe, prisonnière de la bienséance. Elle n’apprécie pas son mari et seuls ses cinq enfants la rendent heureuse.

Elle décide de partir pour Naples avec ses enfants en 1866, pour “raisons de santé”, d’après le prince Obolenski qui doit justifier ce départ à l’empereur. Zoé Obolenskaïa ne reviendra plus en Russie. C’est surtout sa vie en Italie que nous décrit Lorenza Foschini. Si elle fait parfois quelques retours en arrière pour tenter de mieux cerner la personnalité de la princesse (tenter seulement, car le personnage reste énigmatique), ce sont surtout ses moments passés aux côtés des anarchistes qui nous sont racontés.

En Italie : entre douceur de vivre et revendications politiques

Arrivée en 1866 à Naples, la princesse rencontre rapidement l’anarchiste Mikhaël Bakounine. L’exilé russe va prendre une grande place dans la vie de Zoé Obolenskaïa. Cette importance se traduit dans le livre par le nombre de chapitres consacrés à l’anarchiste. J’ai parfois regretté au cours de ma lecture que tant de pages relatent les aventures de l’exilé et occultent quelque peu la princesse. Mais il faut savoir que les sources sur Zoé Obolenskaïa ne sont pas nombreuses. C’est pourquoi s’attarder sur le parcours de Mikhaïl Bakounine permet de répondre à quelques questions sur la vie de Zoé en Italie.

Cette vie est partagée entre les balades au cours de douces soirées et les réunions d’anarchistes. Zoé se prend de passion pour les revendications portées par Bakounine et ses proches. Le développement de ce groupe d’anarchistes se mêle au contexte politique italien, marqué par la réunification des territoires et par des luttes politiques menées notamment par Garibaldi. A plus grande échelle, c’est toute l’Europe qui est déstabilisée par l’émergence du socialisme. Zoé contribue de différentes manières à la naissance et au développement du groupe anarchiste de Bakounine. Elle apporte d’abord un important soutien financier : Bakounine, qui réclamait de l’argent aux uns et aux autres, peut enfin vivre sereinement sans craindre de se retrouver à la rue. L’argent de la princesse sert aussi aux dépenses courantes du groupe. Or, c’est de son mari et de son père que Zoé Obolenskaïa détient ses ressources financières. C’est ainsi, ironie de l’histoire, qu’Obolenski et Soumarokov, deux proches de l’empereur, ont aidé sans le savoir un ennemi du pouvoir. Zoé devient ensuite l’assistante personnelle de Bakounine : elle écrit la plupart des textes qu’il dicte et discute longuement avec lui de théorie. Enfin, lorsque les deux amis s’éloignent pour diverses raisons, la princesse prend une plus grande importance dans le mouvement anarchiste italien et sort de l’ombre de Bakounine.

Zoé Obolenskaïa s’émancipe. Elle transgresse les règles, loin de son mari et de la Russie impériale. Malgré la distance, l’empereur et toute la cour sont au courant des liens qu’entretient la princesse avec l’anarchisme et de sa liaison avec un anarchiste polonais. Ils obligent le prince Obolenski à réagir. Celui-ci décide alors de retirer les enfants à leur mère et vient les chercher lui-même.

Enlever ses enfants, c’était la pire punition que l’on pouvait infliger à la princesse. C’est un déchirement, à la fois pour elle et pour ses enfants. L’auteur parvient à nous faire ressentir leur détresse, notamment à l’aide de lettres que les enfants envoyaient à leur mère depuis la Russie.

Les deux enfants qu’elle a avec son second époux, Walerian Mroczkowski, ne compenseront pas la perte de ses cinq premiers enfants. Heureusement, elle aura l’occasion de les revoir.

Des descriptions fluides et minutieuses

La princesse de Bakounine est le résultat des travaux de recherche de Lorenza Foschini. L’auteur nous explique comment elle a mené ses recherches et quelles ont été les différentes étapes de son enquête. Cependant, ses descriptions nous donnent parfois l’impression de lire un récit romanesque. Elles nous font plonger dans les scènes qu’a peut-être vécues Zoé Obolenskaïa. Ces descriptions, nourries des nombreuses lectures de Lorenza Foschini sur la princesse et sur Bakounine, sont fluides et et plantent le décor dans l’esprit du lecteur.

“La rencontre entre Zoé et Mikhaïl a lieu dans la dernière pièce, plus petite que les autres. La princesse est assise dans un fauteuil recouvert d’un velours rouge passé. A ses côtés, des dames de la noblesse et des dames de compagnie. Et, debout, des hommes en frac. Ils conversent à voix basse, presque un murmure, dont on saisit des bribes, en français surtout, mais aussi en russe et en italien.

Tout autour, sur les murs tapissés de damas jaune d’or, des grandes toiles de Luca Giordano, Mattia Preti, Francesco Solimena, José de Ribera, dit “Spagnoletto”, s’élèvent les unes au-dessus des autres jusqu’au plafond.

Au centre de la pièce, une table dressée, avec des bouteilles de vodka, des hors-d’oeuvre et un samovar d’où s’échappe l’arôme d’un thé parfumé, semble remettre de l’ordre dans cette atmosphère bigarrée.

La maîtresse de maison est une princesse russe qui sert, avec une grâce innée, une tasse de thé noir à un hôte colossal. L’arôme à tous deux familier marque le début de leur amitié. On imagine comme Zoé a dû tressaillir d’émotion en entendant les premiers mots de Bakounine, qui allaient changer radicalement et pour toujours sa vie : “Princesse, depuis que j’ai conscience de moi-même, je suis révolutionnaire.”” (p.23-24)

Ces descriptions (des lieux, des personnes, des situations) nous aident à mieux cerner la personnalité de la princesse, bien qu’elle reste mystérieuse. Tout au long du livre, nous découvrons Zoé Obolenskaïa à travers les yeux de Bakounine, de ses enfants, des membres de la noblesse russe… Mais que ressentait-elle, qui était-elle vraiment ? Anna Karénine lui ressemble-t-elle tant que ça (on peut trouver de nombreuses différences entre les deux personnages) ? A la fin, la princesse reste une énigme. Et loin de me décevoir, ce constat attise ma curiosité et mon imagination.

La princesse de Bakounine offre un portrait saisissant d’une princesse russe qui ne se sentait pas à sa place et qui, loin de se résigner à son sort, a décidé de transgresser les règles pour vivre comme elle l’entendait. Si le trop d’attention accordée à Bakounine m’a gênée, cet ouvrage n’en reste pas moins un document intéressant sur la société russe de la fin du XIXe siècle et sur les idées nouvelles qui ont changé la vie politique européenne.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette belle lecture !

Documents, Essais

[Rentrée littéraire]Plongée dans l’adolescence de Marcel Proust et des jeunes filles en fleurs avec Une jeunesse de Marcel Proust d’Evelyne Bloch-Dano

une jeunesse de marcel proust

Parmi les nombreux ouvrages publiés pendant cette rentrée littéraire se cache cette pépite proustienne. Évelyne Bloch-Dano, auteur de Madame Proust (2004) se penche, dans son dernier livre, sur un questionnaire, mondialement connu sous le nom de “Questionnaire de Proust”. C’est en participant à une rencontre sur Marcel Proust, en 2007, au Grand Hôtel de Cabourg, qu’elle voit la page d’un cahier. Sur cette page figurent les réponses de Marcel Proust au questionnaire. Évelyne Bloch-Dano n’a qu’une envie : lire le reste du cahier et découvrir les réponses des camarades de Proust. Et grâce au directeur du Grand Hôtel, elle peut plonger dans ces pages qui font surgir toute une génération de jeunes gens. C’est de cette lecture que lui vient l’envie de comparer les réponses de Marcel Proust à celles des autres.

“N’étant ni sociologue, ni historienne des mentalités, je me suis donc surtout intéressée à la photographie d’ensemble, d’une part, et à Marcel Proust, de l’autre. L’intérêt n’est pas seulement documentaire. Je n’oublie pas qu’à l’origine de mon projet il y a cette interrogation : le “questionnaire de Proust” est toujours présenté et analysé seul. Qu’en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères ? Est-il vraiment si exceptionnel ? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux ?” (p.169)

Des “Confessions – an album to record thoughts, feelings, etc,.” au “Questionnaire de Proust

Contrairement à ce que son nom semble indiquer, le questionnaire de Proust n’a pas été inventé par l’écrivain. Marcel Proust n’avait pas non plus pour habitude de poser ces questions à ses proches. C’est son amie, Antoinette Faure (la fille cadette du président de la République Félix Faure) qui s’était amusée à présenter le questionnaire à son entourage dans les années 1880. Le questionnaire s’appelle alors “Confessions – an album to record thoughts, feelings, etc,.”. C’est un petit cahier rouge avec un titre doré, ramené d’Angleterre où ce jeu de société est en vogue. Le titre “Confessions” fait référence à la religion. Répondre aux questions relève du paradoxe : on aborde des questions intimes tout en sachant qu’elles seront lues. Les personnes qui participent à ce jeu sont alors partagées entre l’envie de répondre sincèrement et celle de se donner une posture.

Marcel Proust et Antoinette Faure
Marcel Proust (au centre) et Antoinette Faure (à droite) – Photo trouvée sur le site d’Évelyne Bloch-Dano (lien à la fin de l’article)

Antoinette Faure avait oublié ce cahier rouge jusqu’à ce que son fils, André Berge, le retrouve. Il découvre alors la page de Marcel Proust et la publie en décembre 1924 (deux ans après la mort de l’écrivain) dans une revue qu’il dirige avec son frère, Les Cahiers du mois. En 1949, André Maurois ce sert de ces Confessions pour son livre A la recherche de Marcel Proust. Il utilise également un autre questionnaire : Marcel Proust avait en effet répondu, des années plus tard, à des questions dans un cahier Les confidences de Salon. Au fil des années, ces confidences furent mélangées et appelées “Questionnaire de Proust” et firent le tour du monde. Les magazines posent ces questions à des personnalités, et Bernard Pivot s’en inspire pour son émission Bouillon de Culture.

La presse, la télévision, Internet : les médias démultiplient le questionnaire, le relaient en le modifiant. Mais le petit cahier rouge d’Antoinette Faure n’en garde pas moins sa valeur : en 2003, mis aux enchères à Drouot, il est vendu 120 227 euros.

La jeunesse à la fin du XIXe siècle

Antoinette Faure fait partie de la bourgeoisie. Son père, Félix Faure, est un self-made-man du XIXe siècle à la française : issu d’une famille modeste, il fait fortune au Havre, puis prend part à la politique locale avant d’être élu député et nommé sous-secrétaire d’État (il entre à l’Élysée en 1895). La famille part alors vivre à Paris mais garde une villa au Havre et y séjourne régulièrement. Évelyne Bloch-Dano pose ce contexte pour montrer dans quel milieu vit Antoinette Faure. Cette contextualisation nous aide à comprendre pourquoi, dans son carnet, la cadette des Faure interroge son médecin Victorine Benoît ; sa soeur Lucie Faure ; des cousins et cousines ; et les amis de la bonne société : des enfants des connaissances du couple Faure, dont Marcel Proust fait partie notamment parce que son père Adrien Proust a eu l’occasion de rencontrer Félix Faure dans le cadre de ses travaux sur l’hygiène. Antoinette, en jeune fille bien éduquée, montre son carnet en premier lieu à sa famille et à son entourage proche et ensuite à ses amis.

C’est toute une génération qui reprend vie sous la plume d’Évelyne Bloch-Dano. L’auteur nous offre un portrait de la jeunesse de cette époque, une jeunesse marquée par la défaite de 1870 et par la Commune. Napoléon, Vercingétorix et Saint Louis font partie de leurs héros dans la vie réelle. Ces réponses, fortement influencées par l’enseignement de l’Histoire rendu obligatoire dès 1867, traduit une certaine idée de la France qu’ont ces jeunes. Leurs réponses à des questions sur la culture (auteurs et peintres préférés, héros dans la fiction notamment) illustrent leur connaissance des classiques et des artistes contemporains. Leurs lectures sont à la fois scolaires et personnelles et montrent leur grande curiosité.

Si les filles répondent sérieusement aux questions, et parfois en plusieurs langues, les garçons, eux, ont plutôt tendance à se moquer du jeu, à prendre de la distance et à répondre avec beaucoup d’humour.

Exemple avec Robert Dreyfus, un proche de Marcel Proust, élève comme lui au lycée Condorcet et habitué des jardins des Champs-Élysées :

“Votre occupation favorite : l’occupation du Tonkin.”

“Héroïne dans la fiction : Nana.”

“Héroïne dans la vie réelle : Mme Limouzin.” (une tenancière de maison close)

Et Proust ? Ses réponses ressemblent-elles à celles de ses camarades ?

Proust et les autres

Marcel Proust a 16 ans lorsqu’il répond au questionnaire d’Antoinette Faure. Mais il fait déjà preuve d’une grande maturité. Évelyne Bloch-Dano résume ainsi ses réponses :

“Ses réponses nous ont montré un garçon différent des autres. Elles ont confirmé la maturité de sa réflexion, son goût des nuances, sa délicatesse, son besoin de tendresse, son affectivité, son attachement à sa mère et aux valeurs transmises par celle-ci. Il a pris les questions au sérieux, contrairement à ses camarades, et fait preuve d’un certain courage car il est toujours plus facile de se cacher derrière l’humour ou la dérision. Mais des jeunes de son âge peuvent y voir de la “pose” – reproche qui lui sera souvent adressé. Plusieurs réponses le rapprochent des filles, soit parce qu’il les fréquente davantage, soit parce que ses goûts, hérités de sa mère et de sa grand-mère, font vibrer une sensibilité identique. Je trouve touchant qu’il ait vraiment essayé de répondre et fait de ces questions assez banales une véritable interrogation sur la vie, sur ses valeurs, sur la culture. C’est le propre de l’intelligence que de donner du sens à ce qui parfois n’en a pas pour le commun des mortels.” (p.220)

L’auteur revient alors sur l’adolescence de Marcel Proust et sur les moqueries qu’il subit de la part de ses camarades du lycée. Les jeunes hommes rient de sa sensibilité et devinent son homosexualité. Marcel, lui, ressent déjà un besoin qu’il exprimera dans le cahier Les Confidences de salon, le deuxième questionnaire auquel il a répondu, des années après celui d’Antoinette Faure :

“Votre idée du bonheur : aimer et être aimé.”

Une autre réponse en particulier dans le cahier d’Antoinette Faure illustre l’extrême sensibilité et la grande franchise de Marcel Proust :

“Your idea of misery : être séparé de maman.”

Quel adolescent de 16 ans oserait avouer une telle crainte ? Marcel, tout à son envie de répondre sincèrement au cahier de son amie Antoinette Faure, se confie. Il fait référence à plusieurs reprises à un idéal (“Where would you like to live ? : au pays de l’idéal, ou plutôt de mon idéal”).

Si ses camarades sont tout aussi cultivés que lui, Marcel Proust se différencie par le sérieux qui définit ses réponses et par sa sensibilité. Il ne savait pas que, bien des années plus tard, ses confidences seraient analysées pour mieux connaître le grand écrivain qu’il était devenu.

Réponses de Marcel Proust au questionnaire d'Antoinette Faure
Les réponses de Marcel Proust dans le cahier d’Antoinette Faure – Photo trouvée sur le site d’Évelyne Bloch-Dano (lien à la fin de l’article)

Une jeunesse de Marcel Proust : un document passionnant

  • J’ai aimé lire les recherches d’Évelyne Bloch-Dano et découvrir avec elle qui et comment étaient les jeunes gens qui ont connu Marcel Proust lors de son adolescence. Dans ce livre, on en apprend également sur l’éducation des jeunes filles et sur les perspectives d’avenir qui s’offraient aux jeunes femmes de la bourgeoisie (le mariage ou le travail, mais pas les deux en même temps ; en règle générale, lorsqu’une femme choisissait de se consacrer à un métier, elle restait célibataire). C’est toute une génération et une société qui surgissent sous la plume de l’auteur. Elle nous offre une plongée dans la bonne société, régie par des règles, avec des habitudes de vie et des rituels particuliers, comme les séjours récurrents en Normandie par exemple. On retrouve beaucoup de ces aspects dans A la recherche du temps perdu (notamment dans le comportement des jeunes filles en fleurs), ce qui fait du livre d’Évelyne Bloch-Dano un document qui ouvre une porte sur l’œuvre de Marcel Proust et qui permet de mieux l’appréhender. Une jeunesse de Marcel Proust est aussi le récit d’une enquête sur un questionnaire partagé à travers le monde mais dont l’histoire reste peu connue. C’est un livre qui ravira les lecteurs de Proust mais aussi ceux qui souhaitent plonger dans la vie de la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle.

Les photos illustrant cet articles viennent du site d’Évelyne Bloch-Dano.

Un grand merci aux éditions Stock qui ont accepté de m’envoyer cet ouvrage !

Le petit bonheur hebdomadaire

Le petit bonheur hebdomadaire #1

les petits bonheurs hebdomadaires

La semaine dernière, Gaëlle de Pause Earl Grey a lancé un nouveau rendez-vous qui me plait beaucoup et auquel j’ai envie de participer : le petit bonheur hebdomadaire.

C’est un rendez-vous qui me plait parce qu’il résume la manière dont je vois le bonheur : pour moi, ce n’est pas un état qu’on atteint pour de bon après avoir réalisé quelque chose de grandiose, mais plutôt des petits moments où on se sent bien, et où on se dit « je voudrais que cet instant ne prenne jamais fin ». Il faut saisir ces moments et en profiter pleinement.

La semaine dernière, c’est un moment passé en famille qui m’a procuré ce sentiment de bonheur.

Souvenirs

Se souvenir. Autour d’une table, les regards tournés vers l’écran de la télé sur lequel ne défilent pas les images d’une série ou d’une émission mais des photos de vacances. Nos photos. Nos vacances passées, d’il y a quelques années. Ressurgissent alors les souvenirs heureux : « Tu te souviens, on avait visité tel endroit ? Et quand nous étions allés là ! » On rit, on se souvient d’événements déjà racontés mille fois mais dont on ne se lasse pas. On retrouve des paysages appréciés, on se dit qu’on irait bien les voir à nouveau. Alors le temps s’arrête. Il est suspendu à ces souvenirs partagés, souvenirs qui nous paraissent à la fois si proches et si lointains. On oublie le reste, et on profite.

 

Et vous, quel était votre petit bonheur de la semaine ?

Les autres participations sont listées sur le blog de Gaëlle.

 

Romans

[Rentrée littéraire] La serpe de Philippe Jaenada, une enquête sur un tragique fait divers

château d'escoire
Le château d’Escoire –  Le Matin du 15 juin 1943 – Source RetroNews BnF

Lorsque j’ai lu la quatrième de couverture de La serpe de Philippe Jaenada, j’ai été intriguée : un fait divers de 1941, un triple crime non résolu, et un prétendu coupable devenu écrivain après avoir été acquitté. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité et me donner envie de plonger dans les 600 pages de ce livre de la rentrée littéraire.

Je ne vais pas attendre la fin de cette chronique pour vous le dire : j’ai adoré !

Trois crimes sordides

En 1941, le château d’Escoire (près de Périgueux) est le théâtre d’un drame sordide. Le matin du 25 octobre, trois corps sont retrouvés : George et Amélie Girard, frère et soeur, les propriétaires du château, et Louise Soudeix, la bonne. Leurs crânes et visages sont lacérés à coups de serpe. Le corps de George baigne dans une mare de sang. Et celui d’Amélie, en plus d’être disposé dans une mise en scène glauque, a subi plus de violence que les deux autres. Il y a un survivant : Henri Girard, le fils, qui devient très vite le principal (et unique) présumé coupable. Les villageois l’accusent, et leurs témoignages brossent un portrait peu avantageux de l’héritier Girard : dépensier, violent, égoïste, il détesterait sa tante Amélie et serait insupportable avec son père.

Les enquêteurs sont rapidement convaincus, comme les villageois, que c’est Henri le coupable. La porte de la cuisine était fermée à clef de l’intérieur, et a priori, aucun autre accès n’aurait pu permettre à un individu d’entrer sans se faire remarquer. Les enquêteurs pensent que le grand désordre n’est qu’une mise en scène d’Henri pour faire croire que le coupable était un voleur.

Bien que l’enquête soit menée dans le but d’accuser Henri Girard, ce-dernier est acquitté à l’issue du procès, provoquant la stupéfaction. On crie à la corruption avant de laisser tomber l’affaire, bien qu’Henri Girard souhaite relancer l’enquête afin de trouver le coupable (manœuvre pour faire oublier que c’est lui ?). Henri Girard va ensuite vivre à Paris puis en Amérique du Sud avant de revenir en France, d’écrire un roman et de connaître le succès grâce à l’adaptation cinématographique de son œuvre. Bien qu’il persiste à clamer son innocence, le soupçon reste et l’ombre des trois crimes plane toujours autour de lui, même bien après sa mort dans les années 1980.

Aujourd’hui, le mystère reste entier.

Le lecteur partie prenante du récit

Philippe Jaenada pense lui aussi, en lisant des articles sur Henri Girard, que c’est lui le coupable. Il ne comptait pas écrire sur les crimes du château d’Escoire, mais son ami Emmanuel, petit-fils d’Henri Girard, lui a soufflé l’idée à plusieurs reprises.

Le texte est construit sur un schéma qui rend compte du changement d’opinion de Philippe Jaenada : dans un premier temps, il relate le parcours d’Henri Girard, son enfance, ses relations avec sa famille, et montre comment tout porte à croire qu’il est coupable. Dans un deuxième temps, l’auteur met en scène ses recherches (aux archives notamment) concernant les crimes et l’enquête. Cette structure illustre la manipulation dont nous pouvons être victime, en tant que personne se renseignant sur l’affaire et en tant que lecteur. Comme les membres du jury du tribunal de l’époque, nous sommes influencés par les témoignages des villageois et par les procès-verbaux des enquêteurs. Il ne faut que quelques pages pour nous faire une opinion sur Henri Girard et clamer sa culpabilité. Puis, dans la deuxième partie, nous prenons conscience que l’enquête n’a pas été menée avec une totale objectivité et qu’il y a eu de graves manquements aux règles.

Philippe Jaenada joue avec le lecteur, tel Jacques le fataliste avec son maître, référence souvent utilisée par l’auteur. Avec beaucoup d’humour, il se met lui-même en scène, comme un personnage de roman policier tentant de lever le voile d’un mystère non résolu. Il se plaît à s’imaginer en Hercule Poirot et fait rire par son autodérision. Dès le début, l’auteur provoque la surprise en racontant son voyage avec une voiture dont un voyant allumé l’informe d’un pneu dégonflé : mauvais présage pour son séjour dans le Périgord ? Se faisant une joie de multiplier des préjugés de citadins, il s’imagine les regards noirs des villageois qui lui en voudront de venir remuer un passé enterré. Mais rien de tout cela : les habitants des environs du château sont habitués aux questions et aident comme ils le peuvent l’apprenti enquêteur. Le décalage entre les clichés romanesques d’une enquête (aventures rocambolesques, danger de mort qui plane sur un personnage un peu trop curieux, des habitants récalcitrants à l’aider, des épreuves physiques parfois extrêmes) et les situations que vit Philippe Jaenada (séjour dans un hôtel confortable, population accueillante et prête à répondre à ses questions, travail aux archives et lecture de dossiers) est drôle et offre une réflexion sur les ressors dramatiques utilisés par les écrivains.

“(On attend les crimes, les coups de serpe, la barbarie et le mystère, j’en ai bien conscience, pardon, mais ça ne va plus tarder – dans Jacques le Fataliste, on poireaute (gaiement, mais tout de même) jusqu’aux dernières pages pour que Jacques raconte enfin à son maître comment il a relevé le jupon de la belle Denise sur ses cuisses pour lui enfiler une jarretière, rien de plus, on acclame Diderot à juste titre, j’estime qu’on ne peut pas m’en vouloir.)” (p.99)

Rire pour ne pas pleurer

J’ai beaucoup aimé l’humour de Philippe Jaenada, qui, loin d’être déplacé, permet de prendre un peu de distance avec les événements relatés. Comment ne pas être touché par ce qu’on nous raconte, comment ne pas imaginer l’horreur de la scène du crime ? Le rire intervient comme un remède bienvenu pour le lecteur comme pour l’auteur. Face aux absurdités des enquêteurs et juges qui ne semblent pas réaliser que leurs accusations (fondées ou non) pourraient mener à la mort du présumé coupable, nous sommes tentés, comme le poète du Moyen-Age François Villon, de “rire en pleurs”. Philippe Jaenada s’investit beaucoup dans cette enquête et, derrière ses drôles de digressions, on devine à quel point il s’attache à la famille Girard et prend à cœur leur destin funeste, tout en restant objectif.

Un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire

L’auteur nous livre les résultats de ses nombreuses recherches et précise un détail de taille : ce sont des hypothèses. Philippe Jaenada n’a pas la prétention de résoudre un mystère vieux de plus d’un demi-siècle. Il s’est fait sa propre opinion et donne un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire. Mais surtout, il offre un portrait tout en sensibilité d’Henri Girard (qui a pris George Arnaud comme pseudonyme pour écrire, c’est-à-dire le prénom de son père et le nom de jeune fille de sa mère), un portrait qui s’affranchit des accusations qu’a subies l’écrivain.

Portrait d’Henri Girard ; description d’une justice parfois (souvent) absurde, dans un contexte particulier (nous sommes alors en 1941) ; roman d’aventure d’un écrivain bravant tous les dangers pour enquêter dans le Périgord ; texte mettant en scène la relation auteur/lecteur, le premier se jouant de l’attente du deuxième à l’aide de longues digressions pleines d’humour… La serpe est un livre riche qui nous touche, nous remue, nous fait réfléchir, rire et trembler d’effroi. Nul doute que Philippe Jaenada mérite de figurer dans les premières sélections du Goncourt et du Renaudot.

La serpe de Philippe Jaenada

C'est le 1er, je balance tout

C’est le ler je balance tout #7

c-est-le-1er-je-balance-tout-banniere-bicolore-jaune

Bonjour chers lecteurs,

Ça y est, c’est la fin du mois d’août. On ne parle que de la rentrée, du blues de la fin des vacances et chacun s’apprête à reprendre son train-train quotidien. Septembre est aussi synonyme de Rentrée littéraire, ce qui rend la fin de l’été moins difficile.

Mais avant de passer à septembre, un petit bilan du mois d’août s’impose. C’est parti !

  • le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois-dernier
  • au moins une chronique d’un autre blog
  • au moins un lien (hors chronique littéraire) qui m’a fait « Wahou »
  • ce que j’ai fait de mieux

 

  • Je balance : le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois-dernier

Coups de cœur 

En Août, j’ai poursuivi ma lecture du manga Library Wars, Love&War. Ce fut un beau coup de cœur dont je vous parlais dans cet article.

J’ai commencé La serpe de Philippe Jaenada il y a quelques jours. Je serais peut-être passée à côté de ce roman de la Rentrée littéraire si je ne l’avais pas vu à la bibliothèque. Le résumé m’a intriguée, j’ai hésité, puis je me suis lancée. Dès la première page, j’ai su que j’allais aimer. Est-ce que vous connaissez cette sensation, cette certitude, d’avoir trouvé un livre qui sera une lecture inoubliable ? C’est ce que j’ai ressenti en commençant La serpe. J’en suis à une centaine de pages, et cette sensation se confirme. L’auteur nous raconte l’histoire d’un fait divers et l’enquête qu’il mène lui-même. Bien que ce fait divers soit macabre, Philippe Jaenada y ajoute une touche d’humour qui n’est pas du tout déplacée. J’adore.

J’ai aimé Tokyo Vice de Jake Adelstein. Dans ce livre qui mêle autobiographie et fiction, l’auteur nous raconte son expérience de journaliste à Tokyo. Spécialisé dans le crime organisé et le trafic d’êtres humains, il a travaillé en lien avec la police et il nous montre qu’il y a parfois peu de différences entre les journalistes et les enquêteurs. C’est une plongée saisissante dans le Tokyo du crime, où l’horreur se mêle à l’absurde.

Je suis mitigée

J’ai lu Les folles espérances d’Alessandro Mari. Lemon June en avait parlé sur Instagram. Elle n’a pas terminé sa lecture mais elle en avait assez parlé pour me donner envie de le découvrir. C’est un beau pavé de plus de mille pages, que j’ai pris le temps de lire. Nous y suivons quatre personnages dans l’Italie de la fin des années 1830, c’est-à-dire une Italie non unifiée. J’adore ce genre de romans qui mêlent l’histoire des personnages à la grande Histoire. Cependant, j’ai trouvé à ce livre quelques longueurs et je me demande encore si je peux dire que j’ai aimé cette lecture.

  • Je balance : au moins une chronique d’un autre blog lue le mois dernier

J’aime beaucoup le rendez-vous « Mercredi c’est poésie » de Nina se livre, et j’ai été touchée par un poème de Paul Eluard, « L’amoureuse ».

Je voudrais aussi vous partager l’article de Pauline, du blog Histoires vermoulues, sur des « pirateries littéraires« . Ses conseils de lectures autour des pirates sont variés, alors chacun peut piocher quelques titres.

Charlotte, de U lost control, m’a donné envie de lire le manga La cantine de minuit de Yarô Abe (et m’a donné faim, aussi).

  • Je balance : au moins un lien (hors chronique littéraire) qui m’a fait « Wahou » le mois dernier

Les illustrations créées par Florence, de La Mouette, sur l’univers d’Harry Potter ! Je suis fan de ce que fait cette graphiste, alors j’ai vite adopté les fonds d’écran Harry Potter qu’elle propose.

  • Et enfin, je balance : ce que j’ai fait de mieux le mois dernier

L’exposition sur le séjour de Pierre le Grand en France, au château de Versailles ! J’attendais cette exposition avec impatience et je n’ai pas été déçue ! J’ai passé une très bonne journée avec Steph de Temps-H.

Je vous souhaite un doux mois de septembre.

Pour les autres participations au C’est le 1er je balance tout, c’est ici !

 

 

Visites et rencontres

Retour sur les premières relations franco-russes avec l’exposition Pierre le Grand un tsar en France au château de Versailles

expo pierre le grand

Cette année, il y a deux expositions que je voulais absolument visiter : l’exposition « Pierre le Grand, un tsar en France, 1717 » à Versailles, et l’exposition sur Napoléon au musée des beaux arts d’Arras (à partir d’octobre). Pour la première, c’est désormais chose faite ! Et encore une fois, j’ai fait cette visite en compagnie de Steph du blog Temps H (grande connaisseuse du château de Versailles, elle ne pouvait pas refuser de m’accompagner) !

Vous le savez peut-être déjà (j’en parle ici et ici), je suis passionnée par la Russie. Alors, dès que je vois quelque chose en lien avec ce pays (littérature, articles politiques, récits de voyage, et j’en passe), je n’hésite pas et je m’intéresse à tout ce que je peux trouver. Forcément, je me suis plongée dans l’histoire de la dynastie des Romanov, et quelle histoire ! Des meurtres, de la folie, des faux tsars, des personnes enfermées dans des couvents et des monastères, de la haine, du mystère, des questions…

Pierre le Grand n’est pas le premier tsar de cette dynastie. Le premier, c’est Michel Ier, son grand-père. Mais Pierre reste l’un des tsars les plus connus. Il fut le premier tsar à venir en France, en 1717, d’où cette exposition organisée au château de Versailles, en partenariat avec le musée d’Etat de l’Ermitage.

Mais avant de vous parler de l’exposition, quelques lignes sur l’histoire de Pierre le Grand.

Un règne mouvementé

Petite précision : l’histoire des Romanov étant très compliquée, je ne peux évidemment pas être exhaustive dans les explications. Je vous conseillerai des lectures en fin d’article pour en savoir plus.

Pierre nait en 1672. Il est, comme je le disais plus haut, le petit-fils de Michel Ier, premier Romanov à devenir tsar, et le fils d’Alexis Ier. Il est important de savoir que Michel Ier a été porté au trône par une assemblée, nommée l’Assemblée de la terre (le Sobor), constituée de 500 à 700 membres. Avant sa mort, il avait nommé comme héritier son fils aîné, Alexis Ier, qui en fit de même lorsque son tour vint. Mais le successeur d’Alexis Ier, Théodore, meurt, sans enfant. Alexis Ier avait eu deux épouses : une première avec qui il avait eu 13 enfants, dont Sophie, Theodore et Ivan ; et une seconde qui fut la mère du futur Pierre le Grand. A la mort de Théodose, deux clans (les familles des deux épouses) s’opposent (dans la violence, bien sûr). C’est une nouvelle fois l’Assemblée de la terre qui va décider de la succession. Elle nomme alors les demi-frères Ivan et Pierre co-tsars et Sophie régente. Oui : des co-tsars ! Pierre n’a alors que 10 ans et assiste, impuissant, au massacre de sa famille par Sophie. Après des années de complots politiques, les hommes forts du royaume décident de ne nommer qu’un tsar, Pierre le Grand. Sophie se rend à son demi-frère, qui décide de l’enfermer dans un couvent.

Pierre a alors 17 ans et n’a pas envie de régner, pas tout de suite, en tout cas. Il préfère parfaire son apprentissage (en art militaire et dans les sciences notamment) et laisse sa mère prendre la régence. Celle-ci s’entoure de son frère et du patriarche Joachim pour régner. Mais le patriarche s’oppose à toute ouverture vers l’Occident (contrairement à l’orientation voulue par Michel Ier et Alexis Ier). Tous trois mènent des politiques désastreuses et vont léguer à Pierre un pays dévasté. Le règne du tsar commence véritablement en 1694, à la mort de sa mère.

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Portrait de Pierre Ier, Enrico Belli (1859-1860), d’après Godfrey Kneller (1646-1723), Musée de l’Emitage

Pierre le Grand, qui a eu l’occasion d’approcher le cercle polaire arctique et d’observer les eaux gelées qui entourent la Russie et l’empêchent de devenir une puissance navale, est convaincu qu’il faut obtenir l’accès à des mers non gelées, ce qu’il fait en commençant son règne par une guerre contre l’Empire ottoman. Après sa victoire, il veut ouvrir à nouveau la Russie vers l’extérieur et notamment vers l’Occident. C’est la raison de sa première grande ambassade en Europe en 1697-1698 (il veut aussi trouver des alliés contre l’empire Ottoman). Il voyage incognito en Europe (en tout cas c’est ce qu’on lui laisse croire puisqu’en réalité, on sait très bien qui il est) et travaille notamment sur des chantiers navals dans les Provinces-Unies. Une révolte en Russie l’oblige à mettre fin à cette ambassade. S’éloigner pendant si longtemps ouvre la voie aux complots politiques, d’autant plus que la manière dont le tsar est arrivé sur le trône rend le pouvoir très instable.

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Manoeuvres de la flotte hollande données en l’honneur de la visite de Pierre Ier

Ce premier voyage en Europe va avoir une influence sur la politique menée par Pierre le Grand, qui s’inspire de toutes les connaissances qu’il y a acquises. Il fonde Saint-Pétersbourg en 1703, symbole de l’ouverture vers l’Occident. Mais cette ouverture, qui peut donner l’impression d’un pouvoir éclairé, s’accompagne en réalité d’une sévère répression. Pierre le Grand veut assurer son pouvoir et use pour cela de tous les moyens en sa possession.

Il fait un nouveau voyage en Europe en 1717 et séjourne en France du 21 avril au 22 juin, dans le but, entre autres, d’obtenir une alliance contre la Suède. C’est l’objet de l’exposition du château de Versailles.

Un tsar en France

Après avoir séjourné 3 jours à Dunkerque, Pierre le Grand arrive à Paris le 7 mai. Louis XIV étant mort en 1715, c’est Louis XV qui est roi de France, sous la régence de Philippe d’Orléans (le neveu du Roi-Soleil).

(à gauche, tableau de Philippe d’Orléans, Régent de France et de la marquise de Parabère en Minerve, par Jean-Baptiste Santerre ; à droite, buste du roi Louis XV)

Après avoir présenté Pierre le Grand et évoqué sa première ambassade, l’exposition s’attache à montrer plusieurs aspects de la visite du tsar en France et l’impact qu’elle a eu en Russie comme en France.

Nous sont présentés certains effets personnels du tsar, comme un costume d’été et sa pharmacie de campagne, par exemple.

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Globe terrestre de poche

Une salle dédiée à la cour de France nous montre comment fut reçu le tsar et quels honneurs lui furent accordés. J’ai été étonnée de voir que c’est le Régent puis le roi qui se sont déplacés pour rencontrer Pierre le Grand, et non l’inverse. Signe que la France reconnait en Pierre le Grand le dirigeant d’une grande puissance ? Louis XV attendra pourtant 1745 pour reconnaitre au tsar le titre de Grand et d’Empereur de toute la Russie  (alors qu’il portait ce titre depuis 1721). Quoi qu’il en soit, le tsar bénéficie des hommages dus aux monarques. Les succès militaires de Pierre le Grand ont changé le regard que portent les monarques européens sur la Russie, qui est désormais reconnue comme étant une puissance à prendre en compte.

Le tsar impressionne par sa stature (il mesure deux mètres !) et marque les esprits.

Le célèbre Saint-Simon fait le portrait de Pierre dans ses Mémoires : « […] Tout son air marquait son esprit, sa réflexion et sa grandeur, et ne manquait pas d’une certaine grâce. […] Dans cette simplicité, quelque mal voituré et accompagné qu’il pût être, on ne s’y pouvait méprendre à l’air de grandeur qui lui  était naturel. »

Nous sommes à la Cour de France, où l’étiquette régit tous les comportements. Pierre le Grand, qui impressionne déjà par sa taille, fait aussi réagir les Français par son comportement. Une scène en particulier va étonner la Cour. Le 10 mai, le roi Louis XV rend visite au tsar. Ce-dernier, faisant fi du protocole, prend le roi dans ses bras (Louis XV a alors 7 ans). Personne n’aurait osé agir ainsi.

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Louis XV rend visite à Pierre le Grand à l’hôtel de Lesdiguières, le 10 mai 1717, Louise-Marie-Jeanne Hersent, née Mauduit (1784-1862), 1838, Château de Versailles

Outre son physique et son comportement, Pierre le Grand fait aussi parler de lui pour l’intérêt qu’il porte aux sciences et aux techniques. Une salle de l’exposition est dédiée à cette passion et nous présente les multiples objets que le tsar a acquis en France et rapportés en Russie. Il fait de nombreuses visites (Manufacture des Gobelins, Jardin des Plantes, bibliothèques etc,.), pour ses propres connaissances mais aussi pour développer les sciences et techniques en Russie. Le 22 décembre 1717, le tsar est élu membre honoraire de l’académie royale des sciences.

Deux salles de l’exposition s’intéressent à la peinture, à l’architecture et aux arts décoratifs. Pierre souhaite en effet faire venir des peintres français en Russie pour y développer l’art pictural. C’est à un peintre français, Jean-Marc Nattier, que nous devons l’un des portraits les plus connus du tsar. Quant à l’architecture et aux arts décoratifs, si Pierre le Grand s’y intéresse, c’est pour faire de Saint-Pétersbourg une grande capitale. Il découvre le château de Versailles (qu’il compare à « un pigeon avec les ailes d’un aigle »…), Marly, Saint-Cloud… Il s’inspire de toutes ces visites pour faire de Saint-Pétersbourg une ville tournée vers l’Europe.

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Pierre le Grand par Jean-Marc Nattier, Musée de l’Ermitage

L’exposition se termine par une réflexion sur la postérité de cette ambassade. Le séjour de Pierre le Grand en France se conclut par la signature du premier traité de commerce franco-russe. C’est à partir de cette époque que les relations entre la France et la Russie vont naître et prendre de l’importance dans les questions diplomatiques mais aussi culturelles car de nombreux artistes français vont aller en Russie. L’année suivant cette ambassade, la Suède va subir une défaite contre la Russie, et le tsar va obtenir un nouvel accès maritime. Néanmoins, comme je vous le disais précédemment, Louis XV va attendre 1745 pour reconnaître le titre de Grand et d’Empereur de toute la Russie, titre que Pierre le Grand s’était fait octroyer en 1721.

Ce séjour a aussi un impact sur l’idée que se font les Français de Pierre le Grand. Son intérêt pour les sciences et sa curiosité intellectuelle font bonne impression, notamment chez les philosophes des Lumières, qui verront en Catherine II  son héritière. Cette image de souverain éclairé tend à faire oublier la face sombre de son règne : la violence des répressions, mais aussi le meurtre du tsarévitch Alexis, issu d’un premier mariage. Pour diverses raisons, le tsar ne voulait pas que ce fils prenne le pouvoir à sa mort, et fit ordonner son assassinat.

J’ai beaucoup aimé cette exposition sur le séjour de Pierre le Grand en France. Il y a une grande diversité d’objets présentés : peintures, cartes, effets personnels, statues, livres, tapisseries, instruments scientifiques… La majorité de ces objets viennent du musée de l’Ermitage et c’est une grande chance de pouvoir les admirer. J’ai apprécié le découpage thématique des salles et les éléments contextuels du début de l’exposition. Tout est fait pour nous plonger dans cette ambassade, début des relations franco-russes. En grande passionnée, j’attendais beaucoup de cette exposition et j’en suis ressortie ravie.

Si vous avez l’occasion de la voir, n’hésitez pas, que vous ayez des connaissances ou non sur Pierre le Grand. Les explications sont claires et vous donnent les clefs pour comprendre les enjeux du séjour du tsar en France.

 

Pour en savoir plus :

Pour faire cet article je me suis servie du livre Les Romanov, une dynastie sous le règne du sang, d’Hélène Carrère d’Encausse. Elle est LA référence pour l’histoire de la Russie.

Je vous recommande également le livre de Jean des Cars, La saga des Romanov. Je ne l’ai pas lu mais Steph l’a feuilleté et a maintenant envie de le lire (et elle a déjà lu des ouvrages de cet auteur, donc vous pouvez y aller) !

Sur Internet, le site Hérodote propose un résumé du règne de Pierre le Grand. Et la page Wikipédia est elle aussi assez complète.

Exposition Pierre le Grand, un tsar en France,  1717 au Grand Trianon – Château de Versailles, en partenariat avec le musée d’état de l’Ermitage – jusqu’au 24 septembre 2017