Romans

Je me suis tue de Mathieu Menegaux, une tragédie du silence

Dire l’indicible. Mettre des mots sur des actes qu’on n’ose nommer. Confronter le lecteur à ce qui lui fait horreur. A ce qui lui fait peur. C’est l’un des rôles de la littérature. C’est l’une des raisons pour lesquelles les écrivains écrivent et pour lesquelles les lecteurs lisent. Je me suis tue de Mathieu Menegaux remplit ce rôle à la perfection.

Il n’y a pas d’acte dans ce roman et pourtant c’est une véritable tragédie qui se déroule sous nos yeux. Comme les personnages tragiques, Claire est le jouet du destin. Qu’il y ait des dieux ou non, une chose est sûre : la fatalité s’abat sur elle. Dès le début, le lecteur sait qu’elle a commis un crime. Un crime que la société ne peut pas pardonner. On ne sait pas ce que Claire a fait, mais on sait que ça dépasse l’entendement.

« Hommes ou femmes, jurés populaires ou magistrats, experts ou témoins, spectateurs ou commentateurs, peu importe, de toute façon. Tout ce beau monde, face à moi, m’a condamnée dès que je me suis installée dans le box, avant même la lecture de l’acte d’accusation. Je suis entrée dans ce procès sans aucune chance d’en sortir libre. » (p.10)

Dans une lettre qu’elle adresse à toutes ces personnes qui la jugeront, Claire explique son geste. Elle se confie, se dévoile, révèle ses secrets. Après avoir choisi le silence, elle parle. On découvre alors pourquoi cette femme heureuse et comblée, du moins en apparence, vit une telle descente aux Enfers.

Après une soirée passée chez un collègue d’Antoine, son mari, Claire décide de rentrer seule. Elle subit alors une agression sexuelle. Et décide de se taire. Tout commence par ces mots : « Je me suis tue. » Ce silence va avoir des répercussions que Claire n’aurait pas pu prévoir.

Tout s’enchaine très vite. Le silence de Claire est suivi d’une nouvelle catastrophe, qui, elle, précède un nouveau silence. Claire ne maîtrise plus rien, tout lui échappe. Les coups du sort se multiplient et la frappent de plein fouet. Jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable.

A chaque fois qu’elle peut se confier, Claire décide de se taire. Par honte, par peur. Parce qu’elle craint de disparaître derrière le statut de victime. Claire ne veut pas être traitée comme une petite chose fragile. Alors elle se tait. Toutes ces craintes la plongent dans un tourment dont elle ne peut plus sortir.

Je me suis tue est une terrible tragédie. C’est une tragédie parce qu’on sait qu’il n’y aura pas de dénouement heureux. Tout va finir de la pire des manières, on le sait dès le début.

Ce premier roman de Mathieu Menegaux nous confronte à nos propres angoisses. Qu’aurions-nous fait à la place de Claire ? Et si avions dû la juger, quelle décision aurions-nous prise ? Ce qui nous paraît impensable, impardonnable, apparaît peu à peu, au fil des pages, sous un jour nouveau.

Je me suis tue est un roman dérangeant. C’est un roman qui fait froid dans le dos. J’y ai pensé pendant des jours, et j’y pense encore. J’aime ces romans qui me mettent sous les yeux des situations dont je voudrais détourner le regard. Impossible de rester de marbre face à ce roman maîtrisé d’une main de maître du début à la fin.

Mathieu Menegaux m’a bouleversée. Et c’est ce que je demande à la littérature.

(Un grand merci à Amandine du blog L’ivresse littéraire pour m’avoir prêté ce roman !)

Je me suis tue

Visites et rencontres

La maison de Jules Verne à Amiens : un voyage passionnant dans l’univers de l’écrivain

La maison de Jules Verne à Amiens _ un voyage passionnant dans l'univers de l'écrivain

Quand je pense à Jules Verne, je pense instantanément à mon enfance. J’ai découvert ses histoires à travers les nombreuses adaptations cinématographiques et télévisées et puis, naturellement, j’ai plongé dans les livres de l’écrivain. J’ai fait le tour du monde en 80 jours, j’ai voyagé au centre de la Terre et j’ai parcouru 20 000 lieues sous les mers. Je suis loin d’avoir tout lu, mais savoir que tant de ses livres m’attendent me rassure : je sais que j’aurai toujours un livre de Jules Verne à lire.

Alors, quand après un séjour à Saint-Valéry-sur-Somme (un article album-photos est prévu) j’ai passé une journée à Amiens, je n’ai pas réfléchi longtemps quant au programme : je me devais de visiter la maison de Jules Verne.

Je trouve qu’il y a toujours une atmosphère particulière quand on visite la maison d’un écrivain. C’est comme si on visitait les coulisses et on se dit : « Alors c’est ici qu’il a écrit les livres que j’ai aimés ». C’est l’envers du décor, comme un secret qui se révèle, silencieusement, sous nos yeux.

Jules Verne s’établit à Amiens en 1871. Sa femme, Honorine du Fraysne de Viane est originaire de cette ville. C’est en 1882 que le couple s’installe dans cette maison (Jules Verne a alors 54 ans). Ils y demeurent jusqu’en 1900.

« Sur le désir de ma femme je me fixe à Amiens, ville sage, policée, d’humeur égale, la société y est cordiale et lettrée. On est près de Paris, assez pour en avoir le reflet, sans le bruit insupportable et l’agitation stérile. Et pour tout dire, mon Saint Michel reste amarré au Crotoy. » (lettre de Jules Verne à son ami Charles Wallut, 1871)

La visite de la maison à la tour permet de s’imprégner de l’ambiance d’une maison bourgeoise du XIXe siècle, tout en découvrant du mobilier et des objets ayant appartenu aux Verne. C’est aussi un musée sur l’œuvre de l’écrivain et sur sa postérité. On y trouve ainsi de nombreuses affiches, et une pièce présente des ouvrages de l’auteur.

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Dans cette pièce est reproduite une partie de la cabine du Saint-Michel, le bateau de Jules Verne

Et comme dans toute maison d’écrivain, le cœur de la visite est : le bureau de Jules Verne. Meuble imposant, il n’est toutefois pas assez grand pour supporter tous les livres consultés par l’auteur. Sur le globe terrestre, Jules Verne a tracé les parcours qu’il faisait faire à ses personnages. Leurs aventures sont nourries par les nombreux voyages effectués par Verne et par les recherches qu’il faisait.

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La bibliothèque de la Société industrielle d’Amiens fut d’une grande aide pour l’auteur. Il put y trouver nombre d’ouvrages techniques qui l’inspirèrent. Il avait accès à cette bibliothèque grâce à son statut de membre honoraire de la Société industrielle d’Amiens. L’écrivain était très impliqué dans la vie amiénoise. Il fut membre puis directeur de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts d’Amiens, et conseiller municipal de la ville à partir de 1888. Réélu en 1904, il fut particulièrement actif dans la vie culturelle de sa ville.

Si aujourd’hui Jules Verne nous semble si attaché à la capitale de la Picardie, c’est non seulement parce qu’il y écrivit une partie de son œuvre, mais aussi parce qu’il fut partie prenante de son développement.

Écrivain, grand voyageur, homme de société, ce sont ces différentes facettes qui nous sont présentées lors de la visite de sa maison. C’est une entrée passionnante dans son univers qui nous est ainsi proposée.

En sortant, vous n’aurez qu’une envie : plonger dans ses livres et poursuivre votre voyage.

Quelques informations en vrac

La maison appartenait à un notaire d’Amiens, Jules Verne n’en était que locataire. – Avant d’être connu pour ses romans, Jules Verne a écrit des pièces de théâtre avec Alexandre Dumas Fils. – La sculpture métallique sur le haut de la tour date de 2005. – On raconte que Jules Verne aurait été franc-maçon et aurait laissé dans son œuvre de nombreuses informations (codées) sur les secrets de la franc-maçonnerie.

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BD, Comics et Mangas

Profiter de chaque instant avec Tout plaquer et aller prendre un bain de Mathou

Tout plaquer et aller vivre dans une cabane en Sibérie. Tout plaquer et partir élever des lamas au Pérou. Tout plaquer et vivre sur une île, isolée de tout. Combien de fois nous faisons-nous cette réflexion : je veux quitter toutes mes responsabilités, dire stop, et souffler ? Je dois dire que ça m’arrive souvent, et heureusement, je peux trouver dans la lecture des moyens d’échapper au quotidien.

Dans Tout plaquer et aller prendre un bain (mes petits moments), l’illustratrice Mathou nous montre que le quotidien peut être source de grands-petits moments de bonheur. Il faut savoir les apprécier et les savourer, les vivre pleinement. Plus facile à dire qu’à faire, quand nos journées se ressemblent et que la routine s’installe malgré nos efforts pour laisser la surprise prendre sa place dans notre quotidien.

Je me suis installée confortablement avec le livre de Mathou, et j’ai délicatement tourné les pages, curieuse de savoir quel moment sera évoqué dans le dessin suivant. Lire Tout plaquer et… c’est comme manger un chocolat. On est pressé de le manger mais on veut aussi le savourer. Prendre son temps. Je me suis arrêtée à chaque page et ai admiré les dessins tout en couleurs vives et rondeurs. J’ai mis en parallèle chaque instant croqué avec mon propre quotidien. Plusieurs de ces moments concernent la fille de Mathou et m’ont donc moins parlé puisque je ne suis pas maman, mais ça ne m’a pas empêchée d’en apprécier la douceur.

Chaque illustration fait sourire. On se dit « Mais oui, moi aussi j’aime ce moment », « Moi aussi je fais ça », « Qu’est-ce que j’aime ça ! ». Comme une enfant, j’ai aimé la surprise provoquée à chaque page tournée, à chaque nouveau plaisir dessiné : choisir le thé, regarder un film avec un plaid, faire une balade à vélo, chanter très fort, marcher sur le sable, l’odeur des livres, boire un chocolat chaud…

Chacun des dessins vaut un long discours. Car ils disent tous que ces instants, vécus seul ou accompagné, sont précieux. Il faut retrouver cette sensation que nous avons quand nous vivons quelque chose pour la première fois.

Frais, doux et chaleureux, Tout plaquer et aller prendre un bain pourra facilement devenir votre livre-doudou, celui qui reste sur la table de chevet et qu’on feuillette dès que le moral n’est plus au beau fixe. C’est ce genre de livres qui font chaud au cœur et qu’on aime lire et relire.

Si vous aimez les dessins de Mathou, vous pouvez la retrouver sur son blog, Crayon d’humeur.

Tout-plaquer-et-aller-prendre-un-bainJ’ai lu cette BD dans le cadre de l’opération « La BD fait son festival » de Price Minister, que je remercie chaleureusement. Comme demandé, je livre une note : 20/20, pour toutes les raisons évoquées dans cette chronique !

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C'est le 1er, je balance tout·Non classé

C’est le 1er je balance tout #3

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Bonjour à tous !

On se retrouve pour la troisième édition du rendez-vous C’est le 1er je balance tout. Au menu : des romans et un atlas, la découverte d’un blog et un article sur une machine. C’est parti !

  •  Je balance : le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois-dernier

Ce mois-ci j’ai lu plus que les mois précédents, et j’ai tout aimé ! Difficile de faire la présentation par ordre de préférence, mais essayons.

l'amie prodigieuseAprès avoir terminé Aurélien (je vous en parlais dans le C’est le 1er du mois-dernier), j’ai dévoré les deux premiers volumes de la saga L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante. C’est l’un des phénomènes littéraires du moment. J’ai plutôt tendance à attendre que l’engouement se calme pour découvrir les succès éditoriaux, mais là ma curiosité l’a emporté, et heureusement ! Je ne pouvais plus me détacher des livres une fois que je les avais commencés. J’ai plongé dans l’histoire d’Elena et Lila, deux filles venant d’un quartier pauvre de Naples dans les années 1950. J’attends avec impatience que le troisième volume soit disponible en format poche.

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Dimanche dernier, j’ai lu Je me suis tue de Mathieu Menegaux. C’est L’ivresse littéraire qui me l’a prêté, et je l’en remercie car ce fut une belle claque ! J’ai d’ailleurs commencé à écrire ma chronique de lecture après l’avoir terminé. Dans ce roman, Claire, une femme d’une quarantaine d’années, est en attente de son jugement. Dans une lettre, elle explique pourquoi elle est en prison et pourquoi elle a fait ce qu’elle a fait. C’est le genre de livre qui vous fait réfléchir pendant des heures et qu’il est difficile d’oublier.

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Grâce au site Lecteurs.com, j’ai gagné L’Atlas obscura, un atlas qui présente des endroits insolites à visiter dans le monde. C’est l’ouvrage parfait pour les curieux ! Je vous en parle dans cette chronique.

déracinéeEn mars, j’ai dérogé à mes lectures habituelles et j’ai lu un roman qu’on peut classer dans les livres de jeunesse/jeunes adultes et fantasy. Pour la rubrique « L’instant conte » de Maze, j’ai lu Déracinée de Naomi Novik. Inspirée de contes polonais, c’est l’histoire d’une jeune fille qui doit tout quitter pour aller vivre avec un terrible magicien, appelé Le Dragon. J’ai découvert ce livre grâce à Allez vous faire lire (et grâce à son rendez-vous C’est le 1er je balance tout !) et ce fut une bonne lecture. J’ai eu un peu de mal au début parce que le style me paraissait fragile par certains aspects mais ça ne m’a pas empêchée d’être entraînée par les aventures de l’héroïne.

Cinq livres (plus la fin d’Aurélien) en un mois, c’est exceptionnel pour moi !

  • Je balance : au moins une chronique d’un autre blog lue le mois dernier

Ce mois-ci, la récolte va être mince. Je vous disais que j’avais beaucoup lu en mars, et le résultat est que j’ai passé moins de temps à lire les blogs. J’ai aussi été occupée par un projet que je mets en place et pour lequel je rédige un dossier sur ordinateur (et dont je vous parlerai peut-être quand il prendra forme !). Donc dès que je peux, je m’éloigne de l’écran.

J’ai néanmoins découvert un nouveau blog, grâce à la visite de sa rédactrice sur le mien. Et j’ai mis le lien de côté parce que je n’ai lu que quelques-uns de ses billets et j’aime tellement sa manière d’écrire et la présentation de ses articles que je veux tout lire. C’est le blog Envole de pages (Celestialmusae si tu passes par ici, j’en profite pour te dire que je n’ai pas laissé de commentaire sur ton blog mais promis je le ferai !) . Je vous partage le lien vers sa chronique de La maison dans laquelle de Mariam Petrosyan, dont j’ai entendu parler sur plusieurs blogs et qui fait partie de mes livres à lire.

  • Je balance : au moins un lien (hors chronique littéraire) qui m’a fait « Wahou » le mois dernier

Je vous partage un article de France Culture sur une innovation testée à Pékin : des machines intelligentes pour délivrer le papier-toilette. Au-delà du caractère insolite et, a priori drôle (mais seulement a priori), l’article prend de la hauteur pour interroger l’usage de la technologie à des prétendues fins écologiques. Car ces machines intelligentes enregistrent le visage de celui qui se rend aux toilettes. Et la vie privée, dans tout ça ?

  • Et enfin, je balance : ce que j’ai fait de mieux le mois dernier

J’ai réussi à avancer dans ma to-do liste et j’en viens peu à peu à bout. Et ça, c’est une grande victoire !

Je vous souhaite un joli mois d’avril.

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Documents, Essais

Explorer le monde avec l’Atlas Obscura

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« 650 lieux étranges et merveilleux à explorer ». Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de plonger dans l’Atlas Obscura proposé par les éditions Marabout. Et comme parfois j’ai de la chance, je l’ai gagné grâce au site Lecteurs.com.

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En quelques mots, la présentation de l’atlas a su capter mon attention et provoquer ma curiosité. Mystère, étrange, merveilleux, secrets… ce sont des mots qui me parlent (surtout à mon imagination !).

Les auteurs de l’Atlas Obscura nous présentent des endroits à visiter, hors des sentiers battus  et des lieux présentés dans les guides habituels. Classés par continents et sous-classés par pays, ces lieux sont de tous genres : temples, musées (souvent macabres), châteaux et monuments, aires naturelles, cimetières, architecture insolite, collections extraordinaires, rituels et rites…  Ils permettent de découvrir des faces cachées des pays. Les explications sont toujours intéressantes : en quelques lignes, les auteurs nous apprennent des  coutumes des populations et des épisodes historiques peu connus. C’est parfait pour apprendre de manière ludique.

Quelques exemples : un temple bouddhiste construit avec des bouteilles de bière en Thaïlande, un musée des relations rompues en Croatie (avec notamment des lettres et une hache dont une femme s’est servie pour briser les meubles de son ex), le dernier pont de corde inca au Pérou (qui ressemble aux ponts qu’on peut voir dans les Indiana Jones par exemple), des centrales nucléaires abandonnées, et…le buste de Lénine en Antarctique !

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On peut se servir de l’Atlas Obscura pour préparer ses prochaines vacances mais aussi pour découvrir le patrimoine de zones géographiques difficilement accessibles. Les nombreuses illustrations et cartes en font un ouvrage agréable à feuilleter. Avec son index par thème et son index alphabétique, c’est aussi un livre pratique qui permet de retrouver des lieux facilement. Il plaira aux aventuriers intrépides comme aux curieux.

Romans

En route vers toi – Sara Lövestam

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Signe Bergman, déléguée suédoise de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes entre 1909 et 1920 (attention : ce n’est pas la Signe du roman dont je vais vous parler)

Le 8 mars est passé, et avec lui la Journée internationale pour les droits des femmes. Une journée, pour des années de lutte, ou plutôt devrais-je dire des siècles. Le 8 mars est l’occasion de remercier les grandes figures féministes qui ont défendu les droits des femmes, mais aussi des femmes plus discrètes qui ont œuvré dans l’ombre pour affirmer leur place dans la société. Parmi ces femmes, célèbres et inconnues, il y a les suffragettes. Ce terme est surtout utilisé pour nommer les Anglaises, mais il y eut des suffragettes dans d’autres pays, et notamment en Suède.

Le combat pour le droit de vote des femmes en Suède est la toile de fond du roman En route vers toi. Nous y suivons deux héroïnes : Hanna, une jeune femme qui vit à notre époque, et Signe, une institutrice vivant en 1906 (ce n’est pas Signe Bergman, la femme de l’illustration). C’est par l’intermédiaire de quatre objets que nous faisons la connaissance de ces deux personnages : une broche, une paire de lunettes, une règle en bois et des bottines. Ces quatre objets ont appartenu à Signe, et bien des années plus tard, le hasard les réunit et les place entre les mains de Hanna.

De la lutte pour le droit de vote à l’affirmation de soi

Nous suivons Signe de 1906 à 1921. C’est sa rencontre avec Anna, une suffragette, qui la pousse à rejoindre les femmes qui luttent pour obtenir le droit de vote. Au cours de ces années, l’institutrice évolue et s’affirme. Elle apprend à défendre ses idées, ce qui ne plait pas aux habitants de Tierp, petit village éloigné de la modernité de Stockholm. Parce qu’elle est une femme, Signe a un salaire inférieur à celui des instituteurs. C’est d’abord pour arrêter cette injustice que Signe s’engage, avant de s’intéresser au droit de vote. Mais ses convictions dérangent. L’arrivée d’Anna, une jeune femme venant d’une famille aisée de Stockholm, chamboule la vie de Signe.

Avec Anna, Signe ne va pas seulement apprendre à argumenter et défendre ses idées, mais aussi à accepter son homosexualité. Paradoxalement, les habitants de Tierp ne semblent pas se douter de la relation que vivent les deux jeunes femmes. Étant institutrice, Signe ne peut pas se marier et continuer d’exercer son métier (car l’institutrice doit être entièrement dévouée à l’instruction des enfants). Alors la voir passer son temps avec une femme est préférable que de la voir fréquenter un homme.

Aux côtés de Signe, on suit les femmes qui luttent pour le droit de vote et on s’indigne face aux remarques sexistes auxquelles elles doivent faire face. Le chemin est long et difficile et on ne peut que les admirer pour leur ténacité. Les personnages féminins décrits par l’auteur sont hauts en couleurs et très attachants.

Enquêter sur une autre pour retrouver confiance en soi

A notre époque, Hanna bénéficie des droits acquis grâce au combat des femmes. Mais elle ne s’en rend pas compte car, ayant toujours vécu avec ces droits, elle ne réalise pas qu’elle en bénéficie grâce à un long combat. Hanna travaille dans un centre de recherche d’emploi, ne s’y plaît pas, et surtout : elle ne se plait pas à elle-même. Elle ne se respecte pas, et donc ne s’oppose pas au fait que les autres ne la respectent pas non plus. Sa mère est détestable. Quant à Johan, le compagnon d’Hanna, il ne cesse de se moquer d’elle. Leur couple ne fonctionne plus : ils ne se parlent plus, ne se regardent plus.

Quand Hanna se retrouve, par hasard, en possession des objets ayant appartenu à Signe, elle s’y intéresse pour mieux oublier sa propre vie. Lorsqu’elle porte les lunettes de Signe, Hanna retrouve confiance en elle et s’affirme. Elle embarque dans ses recherches un commissaire-priseur en fin de carrière et tous deux parcourent le pays pour retracer le parcours de Signe. Leur enquête a fait ressurgir en moi des souvenirs liés au travail de recherche que j’ai fait pour mon mémoire. Je me suis retrouvée en Hanna en lisant ses questionnements, sa joie de trouver des indices, son émotion lorsqu’elle découvre des lettres de Signe…

Hanna est un personnage lui aussi très attachant et dans lequel les jeunes femmes pourront facilement voir leur reflet : elle manque cruellement de confiance en elle, se trouve trop ceci, trop cela, pas assez comme-ça… Le roman montre que quelle que soit l’époque, début XXe siècle ou XXIe siècle en l’occurrence, les femmes souffrent du poids des attentes de la société.

En cherchant à en savoir plus sur Signe, Hanna fait parallèlement le chemin vers la confiance en soi. C’est aussi un combat qu’elle mène, qui n’a peut-être pas la même ampleur que la lutte pour l’obtention de droits, mais qui est tout de même difficile et qui demande de se battre à chaque instant.

Ce sont donc de beaux portraits de femmes que nous propose Sara Lövestam. On s’attache facilement à Signe et Hanna mais aussi aux personnages secondaires. J’ai aimé les suivre dans leurs cheminements et j’ai ressenti cette tristesse particulière qu’ont les lecteurs quand ils quittent les personnages et regrettent d’avoir lu leurs aventures trop vite et de voir arriver, déjà, le dernier mot.

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Documents, Essais

Le souffle d’octobre 1917 – Bernard Pudal et Claude Pennetier

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2017 est l’année du centenaire de la révolution russe. Certains parlent de révolutions russes au pluriel, parce qu’il y a d’abord eu le renversement du tsar en février, puis la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre. Si le titre de l’ouvrage parle du « souffle d’octobre 1917 », c’est parce que, comme le sous-titre « L’engagement des communistes français » l’indique, il s’intéresse au régime communiste et à l’engouement qu’il a provoqué en France.

Tout ce qui concerne la Russie me passionne, aussi, dès que je vois un livre traitant de ce pays, je ne résiste pas. Quand j’ai vu cet ouvrage dans la liste des livres proposés par Babelio lors du dernier Masse critiques, j’ai sauté sur l’occasion. Le livre de Pudal et Pennetier réunit deux aspects qui m’intéressent : l’histoire de l’URSS et l’étude du Parti communiste français (PCF) (mes études en science politique jouent beaucoup dans cet intérêt !).

La question à laquelle tente de répondre le livre est : pourquoi, en France, tant de personnes d’horizons divers ont adhéré à la discipline du PCF, imposée par Moscou ? Si l’on s’intéresse à ces engagements militants à travers notre regard, l’adhésion au parti peut nous sembler étrange, voire risible. Quoi, des gens ont cru au projet soviétique ? sommes-nous tentés de nous demander avec un accent moqueur dans la voix. Alors qui étaient-ils ? Des utopistes qui ne voyaient pas la répression mise en place par le Parti communiste, ou qui ne voulaient pas la voir ? Certains auteurs ont répondu en parlant d’illusion : les militants étaient aveuglés par la propagande communiste. Cette thèse ne paraît pas satisfaisante aux yeux des auteurs.

Pour répondre à la question de l’engagement des militants français, les deux auteurs se sont penchés sur des documents d’une grande richesse : des notices biographiques rédigées par les militants. Ceux-ci devaient en effet répondre à des questionnaires établis par Moscou. Les catégories de questions sont les suivantes : origine et situation sociale ; situation de parti ; instruction et développement intellectuel ; participation à la vie sociale ; répressions subies et casier judiciaire.

Recueillis par le PCF, les documents étaient ensuite envoyés illégalement à Moscou. Le but était de contrôler les militants et de savoir lesquels pouvaient constituer des sources d’ennuis, comme des militants qui se révéleraient être des taupes par exemple. Mais Moscou se sert aussi de ces autobiographies pour valoriser les bons éléments. Ce sont donc des évaluations qui permettent au Parti de contrôler ce qui se passe au-delà des frontières de l’URSS. Pour les auteurs, ces documents sont riches d’enseignement.

« Ce qui caractérise ce questionnaire, c’est donc son extrême précision qui n’a pas seulement un sens policier ou politique mais aussi une dimension sociologique. » (p.53)

Dimension sociologique parce qu’il faut « constater la diversité des trajectoires conduisant au PC, la singularité de chaque destin militant, mais aussi la pluralité des rapports au « Parti », du fidéisme sans faille au doute dévastateur ». (p.19)

C’est ce qu’étudient dans ce livre les auteurs. Les documents reposaient en Russie mais ont été mis à la disposition des chercheurs il y a quelques années. Ces archives ont fait l’objet d’un travail de dépouillement de 1992 à 2014. C’est donc un important travail qui a été effectué pour analyser les documents. Je tenais à le préciser parce que c’est un travail de fourmi qui fait de ce texte un document de référence.

Après des explications générales sur l’importance de ces autobiographies, que les auteurs mettent en lumière avec l’histoire du PC, viennent des parties thématiques constituées d’informations et de la retranscription de notices biographiques. La lecture des réponses des adhérents est passionnante. Nous plongeons dans l’histoire de ces hommes et de ces femmes venant de tous les horizons. Ces derniers sont mis en évidence par les parties thématiques : nous découvrons donc des anarchistes, des ouvriers, des syndicalistes, des paysans, des Juifs, des Algériens, des catholiques, des intellectuels… Leurs réponses aux questionnaires nous renseignent sur leurs motivations et leurs rapports au Parti.

Les aspirations sont diverses. Lutte contre le capitalisme. Défense des droits des ouvriers et des ouvrières. Souhait d’une société plus juste et équitable. Défense des minorités. Pour certains, c’est la volonté de faire partie d’un groupe qui les motive. Il faut savoir que le Parti communiste français n’encadrait pas seulement ses membres pour les questions politiques mais les accompagnait dans tous les aspects de leur vie. C’était pour beaucoup d’entre eux bien plus qu’un parti politique. Les témoignages nous permettent d’en savoir plus sur ce qu’apportait le PCF à ces militants.

Le souffle d’octobre 1917 est donc une petite mine d’or, un concentré d’archives passionnantes savamment éclairées par des explications très intéressantes. L’ouvrage peut plaire aux politistes et historiens mais aussi à un plus large public puisque les auteurs contextualisent les témoignages.

A mettre entre les mains des curieux qui se demandent pourquoi octobre 1917 a provoqué un tel engouement en France !

Je remercie Babelio et les éditions de l’Atelier pour cette belle découverte.

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