Romans

Carthage – Joyce Carol Oates

escher
Relativité de M.C.Escher

Carthage. Ville antique. Ville mythique racontée par Virgile et bien d’autres. Ville américaine de l’Etat de New-York, aussi. XXIe siècle. C’est aussi un drame, digne des grands drames antiques, qui se joue dans cette petite ville sans histoire des Etats-Unis. C’est une tragédie mettant en scène deux soeurs, Cressida et Juliet, héroïnes shakespeariennes (Troïus et Cressida ; Roméo et Juliette).

Été 2005. Cressida, 19 ans, disparaît. C’est arrivé un soir, comme ça. Personne ne s’y attendait. Cressida, 19 ans, fille cadette de Zeno et Arlette Mayfield, notables connus de Carthage, a disparu. Elle n’est plus là, mais elle est omniprésente. Le prologue s’ouvre avec sa voix, à la première personne du singulier, puis se termine à la troisième personne, “la disparue”. Car peu à peu, au fil des recherches, les personnages perdent leurs caractéristiques propres. Cressida devient “la disparue”. Zeno, “le père” et Arlette “la mère”. Et Juliet, “la soeur”. La soeur qui n’avait déjà plus son identité car depuis de nombreuses années, elle était “la jolie” et Cressida “l’intelligente”. Ces deux adjectifs, utilisés par les parents eux-mêmes pour définir leurs filles, semblent antithétiques dans le récit. Cressida compense son manque de confiance en elle par un cynisme déstabilisant. Juliet, tout à son rôle de jolie fille, ne défie pas l’autorité parentale et sourit. Les deux filles Mayfied jouent leur rôle à la perfection. Mais ce fragile équilibre est brisé lorsque Cressida disparaît.

Le principal suspect est le caporal Brett Kincaid, héros de guerre, lourdement blessé physiquement et mentalement, et ex fiancé de Juliet. Cressida a été vue pour la dernière fois avec Brett, et ce-dernier n’a aucun souvenir de ce soir où elle a disparu. Cressida est amoureuse de Brett. Drame amoureux, donc. A l’image des tragédies raciniennes où A aime B, mais B aime C et C aime D, lequel aime A. La différence étant que Brett aime Juliet, et que Juliet aime Brett. Ils s’aiment, mais la guerre, puis Cressida, les séparent. Juliet, la jolie, devient “la soeur de la disparue”. Et Brett, “le héros de guerre”, devient “le coupable”. Les personnages perdent leur individualité pour devenir des figures universelles. Comme s’ils n’étaient pas les seuls à vivre ce triste schéma.

Cressida n’est plus là. Et pourtant elle est partout. Elle occupe les pensées de ses parents, de sa soeur. Elle est en une des journaux. On ne parle que d’elle dans les autres médias locaux. Elle est de toutes les discussions. Elle, qui ne se sentait pas aimée, laisse un grand vide chez ses proches. Zeno Mayfield, ancien maire de Carthage, homme public plein d’assurance, est désorienté. Il perd ses moyens. Il s’évanouit alors que les recherches dans la réserve de la Nautauga sont menées tambour battant. Le récit ne repose pas sur le suspens. Il ne s’agit pas de savoir si Brett a tué Cressida, et si non, qui l’a fait. Il ne s’agit même pas de savoir si Cressida est morte ou vivante. Car ses proches sont bien obligés de faire leur deuil, chacun à leur manière. Son corps n’ayant pas été retrouvé, une lueur d’espoir subsiste plus ou moins chez eux. Joyce Carol Oates nous montre comment une famille peut être détruite lorsque l’un de ses membres disparaît. Car chacun est un mur porteur, et l’enlever revient à tout faire s’effondrer.

“Il avait entendu dire que la mort d’un membre de la famille provoque une réorganisation sismique parmi les survivants. Les anciens rapports sont brisés, de nouveaux doivent être trouvés, mais comment ? … L’absent reste à la fois absent et douloureusement présent.” (p.526)

Mais ce ne sont pas seulement les problèmes de la famille Mayfield que l’auteur tient à décrire. Ce sont aussi les maux des Etats-Unis qu’elle analyse avec finesse. Les maux d’un pays marqué par les attentats du 11 septembre 2001. Comme beaucoup de jeunes Américains, Brett s’engage dans l’armée suite à ces terribles attentats. Comme beaucoup de jeunes Américains, Brett est détruit par cette guerre. L’auteur nous plonge dans les pensées du héros et peu à peu, nous découvrons ce qui lui est arrivé en Irak. Les habitants de Carthage l’ont d’abord salué pour ses médailles puis l’ont renié pour le meurtre de Cressida qu’il avoue. Ils oublient que c’est un homme blessé, un homme profondément marqué par ce qu’il a vu et vécu à l’autre bout du monde.

“Les anciens combattants : le pays en était rempli. Dans les coins perdus des Appalaches, dans les communautés hispaniques de l’Ouest et du Sud-Ouest, dans les États des Grandes Plaines comme dans l’ouest et le nord de l’État de New York, les anciens combattants de la croisade contre la terreur : blessés à peine ambulatoires, mutilés (visiblement ou invisiblement), “handicapés”. Quand il longeait la rivière en voiture jusqu’à la ville, traversait les quartiers ouvriers à l’ouest de Carthage, il en voyait de plus en plus souvent, des jeunes gens, de jeunes vieillards, appuyés sur des béquilles, en fauteuil roulant. Peau noire, peau blanche. Les victimes de la guerre. Maintenant que les guerres d’Afghanistan et d’Irak ralentissaient, les anciens combattants allaient être rendus à la vie civile, telles des épaves sur une plage après le reflux d’une grande marée.” (p.564)

L’univers carcéral et la peine de mort sont aussi au coeur de la réflexion de Joyce Carol Oates. La visite de la prison de haute sécurité d’Orion est un récit dans le récit. Un récit que l’on pourrait séparer du reste du roman tant il acquiert une valeur de documentaire. Comme si Joyce Carol Oates avait vraiment visité une prison de haute sécurité, et était vraiment allée dans une salle d’exécution. Le guide, un gardien de prison détestable, prend plaisir à raconter des détails sordides. C’est une descente aux Enfers. C’est un voyage sur le Styx, un voyage dont les personnages du roman ressortent, certes. Ils retrouvent l’air du dehors, ils retrouvent le monde des vivants, des personnes libres, mais sont profondément marqués. Ils ont été confrontés au mal. Au mal des prisonniers qui ont commis des actes horribles. Mais aussi au mal organisé par un État, au mal défendu par des citoyens pour répondre au mal : la peine de mort. Le mal, c’est une question que semble toujours poser Joyce Carol Oates dans ses livres. C’est en tout cas ce que j’ai retrouvé dans les romans d’elle que j’ai lus. C’est une question qui dépasse les frontières du récit et qui nous concerne, nous, lecteurs : le mal nous rebute, et pourtant nous lisons avec plaisir des pages où il apparaît. Les yeux rivés sur les lignes noires sur fond blanc, nous ne pouvons nous empêcher de dévorer les mots qui s’offrent à nous. Le mal attire. Le mal fascine.

“Comme vouloir éradiquer le mal. Mais le mal n’aura jamais de fin.” (p.508)

La force de ce roman vient des thèmes abordés, mais aussi et surtout de la manière dont l’auteur nous fait entrer dans les pensées des personnages. Dans une interview donnée à Télérama, Joyce Carol Oates confiait : “J’écris des livres très variés, dans des styles différents. Je suis formaliste avant tout, à la recherche du langage le plus adapté pour décrire une situation. A chaque ouvrage, j’explore un nouveau mode d’expression.” Plusieurs voix résonnent dans Carthage, chacune à leur façon. Parfois, le récit s’écrit à la première personne, nous faisant entrer de plein pied dans la tête des personnages. D’autres fois, c’est à la troisième personne que nous les découvrons. Ils gardent alors une part de mystère. Et il y a quelques pages où Juliet s’adresse directement à Brett. D’abord au début du récit, puis à la fin. Ces pages encadrent le reste du récit. Ce sont des lignes particulièrement touchantes, pleines de détresse puis de sérénité. Elles témoignent du profond gouffre qui sépare désormais Brett et Juliet. Elle lui parle mais n’a que le silence comme réponse. Elle lui dit des mots qui, au lieu de l’apaiser, l’énerve. Elle ne le comprend plus. Il n’est plus le même.

A l’image des personnes représentées sur la lithographie Relativité de M.C.Escher (voir l’image) (l’artiste préféré de Cressida dont elle reproduit les oeuvres), les personnages de Carol Joyce Oates évoluent dans un même endroit mais dans des gravités différentes. Ils peuvent prendre un même escalier sans se rencontrer. Face aux épreuves, le père, la mère, la soeur, le coupable, se parlent, se rencontrent, mais ne se comprennent plus. Ils ne sont plus les mêmes. Ils ont changé. Ils vivent dans des gravités éloignées.

carthageOn a arrosé la Carthage méditerranéenne de sel pour que plus rien ne puisse être fondé sur sa terre. La Carthage de l’État de New York est arrosée des larmes des personnages. De ces larmes nait un récit tragique, sombre. Et pourtant, plein d’espoir.

“Cette terre qu’elle avait souillée de son amertume, de sa haine. Cette terre qu’elle aimait maintenant avec une passion effrénée.” (p.587)

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12 réflexions au sujet de « Carthage – Joyce Carol Oates »

  1. Encore un roman d’une très grande richesse que ton billet souligne très bien. La famille et le Mal encore, des thèmes qui sont récurrents chez cette auteur qui parvient toujours à se renouveler, à réinventer d’autres histoires, d’autres personnages, d’autres tourments. Cette femme doit avoir un esprit en ébullition, c’est impressionnant…

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  2. Je crois que c’est toi qui m’a fait découvrir cet auteur en parlant d’un autre livre (que je n’ai pas encore lu mais qui est bien dans ma wish-list). Je suis donc plus curieuse encore de découvrir ce titre-ci, même si cela me paraît un peu « particulier » comme univers. À lire donc !

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    1. Joyce Carol Oates a toujours des livres particuliers donc c’est difficile d’en conseiller un en priorité. En tout cas, je pense qu’il faut la lire au moins une fois. J’espère que tu trouveras ton bonheur dans sa (très longue) bibliographie 🙂

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  3. Ton billet est superbement rédigé et donne envie de découvrir cette auteur. Mais je crois que je n’ai pas encore réussi à trouver le titre qui me parle… Le fait qu’elle change de style est remarquable, c’est une auteur exceptionnelle, mais seuls peu de titres m’ont touchée pour le moment (Zarbie les yeux verts surtout), et j’ai du mal à trouver ceux qui me plaisent.
    Sympa ton nouveau site en tout cas :).

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    1. Merci beaucoup ! C’est vrai qu’il faut fouiller dans sa biblio pour trouver un titre qui puisse plaire à un moment particulier. J’espère que tu trouveras ! En tout cas je pense que je reparlerai de Joyce Carol Oates ici car j’ai très envie de poursuivre la découverte de son oeuvre.

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