Romans

Sodome et Gomorrhe – Marcel Proust

2016-06-23 14.06.34Lire A la Recherche du temps perdu, c’est plonger dans la société de la Belle époque. C’est rencontrer les aristocrates, les bourgeois et les intellectuels de ce temps. Avec le Narrateur, le lecteur suit les traces de ces personnages hauts en couleurs, et découvre les questions de société de l’époque, comme l’affaire Dreyfus par exemple, très présente dans le troisième volume, Le côté de Guermantes. Dans Sodome et Gomorrhe, le quatrième volume (il y en a sept en tout), Marcel Proust explore un thème : l’homosexualité.

Sodome et Gomorrhe : une référence biblique

Parler de Sodome, c’est faire référence à la ville biblique qui fut détruite parce que ses habitants pratiquaient l’homosexualité. Seul Loth, le neveu d’Abraham, ainsi que sa famille, sont sauvés. La femme de Loth s’étant retournée pour jeter un dernier regard sur la ville en feu, est transformée en statue de sel. Il n’est fait aucune référence aux pratiques des habitants de Gomorrhe. Tout ce que l’on sait, c’est que Dieu détruit cette ville en même temps que Sodome. Pourtant, Marcel Proust fait de cet endroit la ville de l’homosexualité féminine. En cela, il s’inspire du poème d’Alfred de Vigny « La colère de Samson » et de ce vers en particulier :

« La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome. »

L’homosexualité dans Sodome et Gomorrhe

Le récit s’ouvre par la découverte de l’homosexualité du baron de Charlus par le Narrateur. C’est par hasard qu’il est témoin des ébats du baron de Charlus et du giletier Jupien, ce-dernier vivant dans le même immeuble que le Narrateur. Cette découverte est une véritable révélation pour lui. Désormais, toutes ses réflexions sur le baron de Charlus auront trait à sa sexualité.

« Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s’était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s’il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je n’avais pas compris, je n’avais pas vu. Le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l’accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu’ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d’abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l’avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu’ ici je m’étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu’un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n’a pas remarqué la taille alourdie, s’obstine, tandis qu’elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : »Qu’avez-vous donc? » Mais que quelqu’un lui dise : »Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C’est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus. » (p.15)

Le baron de Charlus est transformé, il n’apparaît plus que comme un « homme-femme » aux yeux du Narrateur. Son physique n’est plus le même, sa voix non plus. Ses traits se féminisent.

« De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure, quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! Il appartenait à la race de ces êtres moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, dont l’idéal est viril, justement parce que leur tempérament est féminin, et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes. » (p.16)

Caricaturé, le personnage devient ridicule. Auparavant défini par son appartenance à l’aristocratie, qui le rendait si intéressant aux yeux du Narrateur, le baron de Charlus n’est désormais plus qu’un « inverti ». Et même les Verdurin (bourgeois parvenus), qui devraient être enchantés d’accueillir chez eux le duc de Brabant, frère du duc de Guermantes et donc beau-frère d’Oriane Guermantes, dont la compagnie est très recherchée, se moquent de cet « homme-femme ».

Le Narrateur apprend plus tardivement l’homosexualité d’un autre personnage : Albertine (qu’il a rencontrée dans le deuxième volume, A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Mais contrairement à Charlus, Albertine n’est pas cataloguée. Elle ne devient pas une femme-homme, et n’est pas sans cesse caractérisée par sa sexualité. D’ailleurs, le Narrateur doute sans cesse. Albertine est-elle réellement homosexuelle ? Se demandant sans cesse quelle est l’orientation sexuelle de la jeune femme, le Narrateur se rapproche d’elle, puis la rejette, pour mieux la retrouver.

« L’être aimé est successivement le mal et le remède qui suspend et aggrave le mal. » (p.228)

Il est jaloux des femmes qu’elle approche, puis, ne croyant plus en son homosexualité, il lui reproche d’avoir aguiché son ami, Saint-Loup. Il veut alors l’isoler, à la fois des femmes et des hommes. L’empêcher d’être trop proche des autres, l’empêcher de plaire. Le Narrateur entreprend des stratagèmes pour attirer Albertine chez lui, pour qu’elle ne le quitte plus. Jaloux, il lui avoue les doutes qu’il a sur sa sexualité. Albertine nie.

« Albertine ne me donnait que sa parole, une parole péremptoire et non appuyée de preuves. Mais c’est justement ce qui pouvait le mieux me calmer, la jalousie appartenant à cette famille de doutes maladifs que lève bien plus l’énergie d’une affirmation que sa vraisemblance. C’est d’ailleurs le propre de l’amour de nous rendre à la fois plus défiants et plus crédules, de nous faire soupçonner, plus vite que nous n’aurions fait une autre, celle que nous aimons, et d’ajouter foi plus aisément à ses dénégations. » (p.227)

Ces doutes constants mettent Albertine sur le devant de la scène. Elle est fuyante, se dérobe aux vérités que l’on croit connaître. Et le Narrateur lui-même s’y perd. Sa possible inversion ne la rend pas ridicule, comme le baron de Charlus, mais fait d’elle un personnage mystérieux et énigmatique.

Marcel Proust et l’homosexualité

Gide affirme l’homosexualité de Marcel Proust dans son Journal, en évoquant une visite qu’il lui rendit après la publication de la première partie de Sodome et Gomorrhe : « Loin de nier ou cacher son uranisme, il l’expose, et je pourrais presque dire : s’en targue. Il dit n’avoir jamais aimé les femmes que spirituellement et n’avoir jamais connu l’amour qu’avec des hommes. »

Marcel Proust a aimé Reynaldo Hahn, son premier grand amour d’après Jean-Yves Tadié. Il avait alors 23 ans. Il y eut aussi Lucien Daudet et Alfred Agostinelli. Ce-dernier fut le chauffeur de l’écrivain durant un séjour en Normandie. C’est d’ailleurs Agostinelli qui aurait inspiré Proust pour le personnage d’Albertine. Mais l’homosexualité était mal vue dans la société de la Belle époque. En voyant une photo sur laquelle Marcel pose avec Lucien Daudet et Robert de Flers, son père s’insurge. Sur cette photo, Lucien Daudet, le bras sur l’épaule de Proust, semble le regarder amoureusement. Le père de l’écrivain lui demande alors de récupérer tous les exemplaires de cette photo pour éviter qu’elle ne tombe entre de mauvaises mains et qu’on ne dise que son fils est homosexuel. La réputation de la famille serait alors atteinte.

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En bref

Dans Sodome et Gomorrhe, les homosexuels sont une « race maudite ». Ils sont obligés de se cacher et de nier leurs penchants. L’écrivain se moque-t-il du baron de Charlus pour nier sa propre attirance pour les hommes ?

Mais lire ce quatrième volume, c’est aussi poursuivre la découverte des aventures du Narrateur à Paris et à Balbec. Désormais intégré au cercle des Guermantes, sa compagnie est recherchée par la haute société. A Balbec, il passe tout son temps chez les Verdurin. Et au fil de ses réflexions sur le temps, les souvenirs, l’amour, on se laisse porter par la plume si délicieuse de l’écrivain.

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3 réflexions au sujet de « Sodome et Gomorrhe – Marcel Proust »

  1. Mais comme j’ai aimé ton article !!! Quel plaisir c’est de lire Marcel, et ensuite d’en lire tes commentaires ! C’est fluide, très juste, ça coule tout seul, franchement bravo, je me suis cru dans un ouvrage critique de grande qualité, puisque sans jargon :p
    Merci pour ce bref moment. Décidément, ce que j’aime Proust. Ce qui me retient de le lire est la longueur des romans… mais de petits passages choisis comme ça… j’adore !!

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