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La guerre et la paix de Tolstoï #1 – Entre roman et traité d’histoire

J’ai lu La guerre et la paix.

Mais que dire après avoir fait ce constat ? Que dire après avoir ressenti, avouons-le, une certaine fierté d’être venue à bout de ces nombreuses pages ? On en a déjà tellement dit sur cette fresque passionnante. Alors, après ma lecture, une question m’a occupé l’esprit : que pourrai-je dire de ce livre ? Et après y avoir longuement réfléchi, la réponse est : beaucoup de choses. Il y a plusieurs aspects que je souhaiterais traiter et c’est pourquoi je vais réserver plusieurs articles à Guerre & Paix.

Pour ce premier article, abordons le genre de La guerre et la paix.

Entre roman et traité d’histoire

Je me suis lancée dans la lecture de Guerre et Paix en croyant que c’était un roman. Un grand roman dans lequel je suivrai des familles sur plusieurs années. Mais ce n’est pas un roman à part entière. Je fus assez surprise de lire, après quelques chapitres, des pages sur la stratégie militaire et le sens de l’Histoire. Ce sont des pages qui sortent complètement du récit pour aborder des points théoriques.

« Qu’est-ce que La guerre et la paix ? Ce n’est pas un roman, moins encore un poème, moins encore une chronique historique. La guerre et la paix est ce qu’a voulu et a pu exprimer l’auteur dans la forme où cela s’est exprimé. » (Tolstoï)

Des intrigues romanesques

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Moscou en 1800, par Fedor Yakovlevich Alekseev

L’incipit nous fait entrer de plain-pied dans un salon bien connu de la haute société pétersbourgeoise : celui d’Anna Pavlovna Scherer, demoiselle d’honneur de l’impératrice douairière. La conversation tourne, comme souvent depuis quelques temps, autour de Napoléon, qu’on appelle « Buonaparte » pour montrer qu’on ne l’apprécie guère. Le ton est donné : Guerre et Paix traite des guerres napoléoniennes. De 1805 à 1820, nous suivons plusieurs familles de l’aristocratie russe dont les jeunes fils participent aux conflits qui rythment ce début XIXe siècle.

Difficile de ne pas se perdre, au début, avec tous ces personnages qui gravitent dans la société et sur le champ de bataille. Les présenter un à un serait laborieux, pour vous comme pour moi. Mais présentons quelques uns d’entre eux. Pierre Bézoukhov, de retour d’une dizaine d’années passées en Europe, a du mal à se faire aux mœurs russes et n’hésite pas à parler des idées révolutionnaires qui ont forgé sa pensée. Ce n’est bien sûr pas du goût de tous, d’autant plus que Pierre a été conçu hors mariage. Un homme de peu, en somme, bien que la fortune de son père soit considérable. Personne ne croyait que l’héritage de celui-ci reviendrait à son fils illégitime, c’est pourtant ce qui arrive. Et comme l’argent rend sympathique, Pierre, désormais comte Bézoukhov, se retrouve entouré d’amis. Il peut heureusement compter sur André Bolkonsky, dont le père a multiplié les exploits militaires sous le règne de Catherine II. André, marié depuis peu, est sur le point de devenir père. Il n’a pourtant qu’une envie : rejoindre le champ de bataille. Il emmène sa femme, Lise, à Lyssia Gory, la propriété de son père (Nicolas, prince Bolkonsky). Lise y retrouve Marie, la soeur d’André, martyrisée par son père tyrannique. Marie est la femme que les grandes familles veulent comme belle-fille, à cause de la fortune de son père. Parmi ces familles, il y a les Rostov. Nicolas et Natacha, l’aîné et la cadette des enfants, font le bonheur de leurs parents et sont appréciés de tous. Le comte et la comtesse Rostov comptent sur leur fils pour faire un beau (entendez riche) mariage et renflouer leurs dettes. Mais Nicolas est depuis longtemps amoureux de sa cousine Sonia et lui a promis de l’épouser. Quant à Natacha, c’est une jeune fille vive, positive, qui aime tout le monde et tombe amoureuse à de multiples reprises. Elle vit chaque instant intensément, ne cachant pas ses émotions. Elle représente la bouffée d’air frais dont ont besoin les Russes lorsque les défaites arrivent.

Tous ces personnages se rencontrent, en rencontrent d’autres, grandissent, et vivent les guerres napoléoniennes de différentes manières.

André Bolkonsky est mon personnage préféré. Son parcours donne à Guerre et Paix la dimension d’un roman d’apprentissage. Ses convictions sur la guerre et sur la manière dont on mène une bataille évoluent au fil des années et de son expérience sur le front. Voir la mort de près agit sur lui comme une révélation. Sombre et peu enclin aux plaisirs, il s’ouvre au monde en trouvant l’amour, mais c’est le pardon qu’il accorde à un ennemi qui lui fait prendre pleinement conscience de ce que la vie peut offrir. André est, à mon avis, le personnage le plus travaillé et le plus abouti de l’œuvre.

Guerre et Paix, c’est l’histoire de tous ces personnages. Une petite histoire qui s’inscrit dans la grande. Qu’ils soient les jouets du destin ou des personnages agissant librement, dans tous les cas, la politique les empêche de suivre le chemin qu’ils s’étaient tracé.

Une réflexion sur la guerre et l’Histoire

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Bataille de la Moskowa, par Louis-François Lejeune

Le récit sur les familles russes est régulièrement coupé par des considérations sur la guerre et le sens de l’Histoire. En Russie, Napoléon provoque des sentiments contradictoires. Il y a ceux qui le respectent pour avoir diffusé dans toute l’Europe l’esprit issu des Lumières (il faut par ailleurs savoir qu’en 1814 et en 1815, la Russie a occupé la France et le tsar Alexandre Ier s’est installé en France. La cohabitation entre les Français et les Russes s’est en règle générale bien passée et beaucoup de Russes ont voulu apporter dans leur pays ce qu’ils avaient vu en France). Et il y a ceux qui ne peuvent pas le voir en peinture. Tolstoï semble figurer dans la seconde catégorie. Dans Guerre et Paix, Tolstoï décrit Napoléon comme s’il n’était qu’un simple personnage, et nie le rôle qu’a pu jouer l’empereur dans les succès de l’armée française et de ses alliés. Mais loin d’être totalement chauvin, il fait de cette idée une thèse générale : qu’ils soient français ou russes, les décideurs n’ont pas eu l’importance qu’on leur prête en ce qui concerne les grandes batailles de notre Histoire. Mais alors, qui a eu le pouvoir de faire basculer les événements ? Qui a fait en sorte que les Français gagnent alors que tout les poussait à perdre, et inversement ?

Tolstoï évoque l’importance des soldats qui, réunis, forment une marée humaine capable de tout détruire. Mais après de multiples considérations, il en vient à sa conclusion et expose sa théorie : on ne peut pas expliquer les raisons d’une défaite ou d’une victoire parce que c’est une force indéfinissable qui les a provoquées.

« L’ensemble des causes d’un phénomène est inaccessible à l’intelligence humaine, mais le besoin de rechercher ces causes est inscrit dans l’âme de l’homme.[…] Il n’y a pas et ne peut y avoir de causes d’un événement historique en dehors de l’unique cause de toutes les causes. »

On peut y voir une théorie du déterminisme, de la fatalité. Quand on croit que Napoléon et Alexandre Ier ont pris des décisions qui ont influencé le cours de l’Histoire, Tolstoï nous dit qu’en réalité, ces décisions étaient indépendantes de leurs volontés. Elles leurs auraient été imposées par une force que Tolstoï ne peut pas nommer.

« De même qu’on ne peut répondre à la question : « quand fut décidé l’abandon de Moscou ? » on ne peut pas répondre à la question « quand et par qui fut prise la décision d’aller à Taroutino ? » C’est seulement lorsque les troupes arrivèrent à Taroutino sous l’action d’innombrables forces différentielles que les hommes se persuadèrent qu’ils l’avaient voulu et prévu depuis longtemps. »

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L’incendie de Moscou, par Viktor Mazurovsky

Si vous décidez de vous lancer dans la lecture de ce chef d’œuvre, attendez-vous à y trouver des pages sur les stratégies militaires et sur l’Histoire. Guerre et Paix est un savant mélange de fiction et de réflexion, et ne peut pas être rangé dans un seul genre littéraire. C’est une grande fresque réaliste que nous propose Tolstoï. Il nous décrit dans les moindres détails les sentiments qui animent les personnages et les scènes de guerre qui s’offrent à leurs yeux. Si je me suis parfois perdue dans le nom des nombreuses batailles, j’ai tout de même gardé le plaisir de lire ce grand livre.

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18 réflexions au sujet de « La guerre et la paix de Tolstoï #1 – Entre roman et traité d’histoire »

  1. Bouh, ce livre a l’air passionnant !! J’espère pouvoir le lire un jour, mais pour le moment je ressens plutôt le besoin de lectures rapides (peut-être à cause du blog) mais dans tous les cas, je le lirais c’est sûr ! Le témoignage et les réflexions apportés par Tolstoï ont l’air vraiment intéressants.

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  2. Merci pour cet article qui me replonge dans un texte que j’ai adoré lire, à ma grande surprise ! Cette grande fresque est effectivement très intimidante, en raison du nombres de pages qui la composent, mais aussi de son statut de grand chef-d’œuvre de la littérature russe ! J’ai été surprise d’accrocher autant à cette lecture qui devient rapidement très addictive : Guerre et Paix fait vraiment partie des romans qu’on prend réellement plaisir à lire et à retrouver tant les aventures des nombreux personnages sont prenantes et ce, en dépit des nombreuses digressions politiques, militaires et historiques qui participent à la construction de cette œuvre majeure. Mon personnage préféré reste Pierre Bézoukhov tant il m’a semblé inattendu, cet espèce de lourdaud, à la fois risible et attachant, d’où nait souvent l’humour, chose à laquelle je ne m’attendais pas non plus en lisant un tel livre ! J’attends avec impatience tes prochains articles 🙂

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    1. Merci pour ton commentaire, il me fait plaisir ! G&P peut faire peur mais une fois qu’on l’a lu, on se dit « Ouah », et on comprend pourquoi on parle de chef d’oeuvre.
      Lecture addictive, c’est bien le mot. Je n’avais pas le second volume sous la main quand j’ai fini le premier, et j’étais pas loin de le vivre comme un drame !
      C’est vrai que Pierre est un personnage surprenant, et au début, on est loin de se douter de tout ce qu’il vivra comme aventures. J’aime comme il détonne dans la bonne société russe.

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  3. Je garde un excellent souvenir de ce roman. C’est vrai que l’on ressent une certaine fierté lorsqu’on referme ce bouquin lorsqu’il est terminé. Tolstoi a réalisé un travail extraordinaire et il peint une époque à travers les conflits, les amours, les classes sociales… Merci de me replonger dans ce dernier…

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  4. J’ai lu ce roman il y’a plusieurs années et j’avais eu le sentiment, en en ressortant, d’une lecture très intense (c’est le moins qu’on puisse dire ^^ ) mais aussi très complète, mi-roman, mi-document, comme tu le dis très bien dans ta chronique. Au départ, les considérations très générales que Tolstoï insère dans son roman et qui n’ont pas vraiment de lien (en apparence du moins) avec le reste du récit, m’ont un peu déconcertée puis j’ai compris que c’était un peu sa marque de fabrique…on retrouve un peu la même façon de faire dans Anna Karénine.
    Bref, j’ai beaucoup aimé Guerre et Paix et il faudrait que je le relise un de ces jours. Ton analyse est très pertinente et me fait me ressouvenir de cette lecture que j’ai effectuée il y’a presque dix ans maintenant et de mes propres sentiments ressentis au cours de cette longue mais tellement intéressante lecture. Un classique incontournable.

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    1. Merci beaucoup pour ton commentaire.
      Une lecture très intense, c’est tout à fait ça ! C’est vrai qu’au début, on se demande pourquoi il insère ces considérations générales, et puis on comprend où il veut en venir. Par contre j’ai moins eu cette impression avec Anna Karénine, mais ma lecture remonte à quelques années maintenant. Je suis contente que ma chronique t’ait replongée dans cette lecture 🙂

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