[Rentrée littéraire] La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini : portrait d’une princesse russe énigmatique

La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini

2017 est l’année du centenaire des révolutions russes de février et octobre 1917. A cette occasion, la maison d’édition La Table ronde publie plusieurs ouvrages sur la Russie et notamment La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini (auteur du livre Le manteau de Proust ; décidément, Marcel me poursuit !). Si vous me suivez depuis quelques temps, vous savez peut-être déjà que je suis passionnée par la Russie. J’ai donc naturellement repéré cet ouvrage sur Zoé Obolenskaïa, une princesse russe née en 1828. Elle a rencontré à Naples Mikhaïl Bakounine, un anarchiste russe qui a réussi à fuir la Sibérie et a vécu illégalement en Italie. Cette rencontre a été déterminante pour ces deux personnes qui n’avaient a priori rien en commun.

Alors qu’elle faisait des recherches sur Renato Caccioppoli, un mathématicien originaire de Naples, Lorenza Foschini découvre que son grand-père n’est autre que Mikhaïl Bakounine. Dans les lectures de l’auteur apparaît alors le nom de Zoé Obolenskaïa, princesse oubliée qui a pourtant une postérité romanesque. On peut en effet la retrouver sous les traits de La Princesse Casamassima (Henry James), de Madame S. dans Sous les yeux de l’Occident (Joseph Conrad) et sous ceux d’Anna Karénine (Tolstoï). Lorenza Foschini, grâce à de nombreuses recherches et aux témoignages des descendants Obolenski, nous raconte la vie mouvementée de cette princesse qui a tout d’un personnage de roman.

Une famille malheureuse à sa façon

“Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.” (incipit d’Anna Karénine de Tolstoï).

Lorenza Foschini voit dans cette phrase qui ouvre le roman de Tolstoï une référence à Zoé Obolenskaïa. Elle fait d’ailleurs remarquer que l’incipit met en scène le frère d’Anna Karénine, Stépane Oblenski, dont le nom de famille n’a qu’une lettre de différence avec celui de Zoé. Cette ressemblance n’est sûrement pas une coïncidence : Tolstoï connaissait les Obolenski par l’intermédiaire de sa femme, une cousine de la famille.

Zoé Obolenskaïa fait partie de la haute noblesse russe. Elle est la fille du comte Sergueï Soumarokov et d’Alexandrine Maruzzi. Les origines italiennes de sa mère ne seront pas étrangères au choix de Zoé de s’installer en Italie. Elle a gardé de ses quelques séjours dans ce pays pendant son enfance des souvenirs de palais majestueux et de douceur de vivre. Des souvenirs qu’elle chérit d’autant plus que son mariage ne la satisfait pas. Zoé épouse le prince Alexeï Obolenski, un proche de l’empereur, qui fut gouverneur de Varsovie puis de Moscou. Vivre au sein de la haute noblesse russe, dans l’entourage de l’empereur, a des inconvénients : les nobles doivent respecter des règles et l’empereur a un droit de regard sur leur vie de famille. Ce contrôle permanent ne convient pas à la princesse. Zoé Obolenskaïa ne se sent pas à sa place dans l’aristocratie russe, prisonnière de la bienséance. Elle n’apprécie pas son mari et seuls ses cinq enfants la rendent heureuse.

Elle décide de partir pour Naples avec ses enfants en 1866, pour “raisons de santé”, d’après le prince Obolenski qui doit justifier ce départ à l’empereur. Zoé Obolenskaïa ne reviendra plus en Russie. C’est surtout sa vie en Italie que nous décrit Lorenza Foschini. Si elle fait parfois quelques retours en arrière pour tenter de mieux cerner la personnalité de la princesse (tenter seulement, car le personnage reste énigmatique), ce sont surtout ses moments passés aux côtés des anarchistes qui nous sont racontés.

En Italie : entre douceur de vivre et revendications politiques

Arrivée en 1866 à Naples, la princesse rencontre rapidement l’anarchiste Mikhaël Bakounine. L’exilé russe va prendre une grande place dans la vie de Zoé Obolenskaïa. Cette importance se traduit dans le livre par le nombre de chapitres consacrés à l’anarchiste. J’ai parfois regretté au cours de ma lecture que tant de pages relatent les aventures de l’exilé et occultent quelque peu la princesse. Mais il faut savoir que les sources sur Zoé Obolenskaïa ne sont pas nombreuses. C’est pourquoi s’attarder sur le parcours de Mikhaïl Bakounine permet de répondre à quelques questions sur la vie de Zoé en Italie.

Cette vie est partagée entre les balades au cours de douces soirées et les réunions d’anarchistes. Zoé se prend de passion pour les revendications portées par Bakounine et ses proches. Le développement de ce groupe d’anarchistes se mêle au contexte politique italien, marqué par la réunification des territoires et par des luttes politiques menées notamment par Garibaldi. A plus grande échelle, c’est toute l’Europe qui est déstabilisée par l’émergence du socialisme. Zoé contribue de différentes manières à la naissance et au développement du groupe anarchiste de Bakounine. Elle apporte d’abord un important soutien financier : Bakounine, qui réclamait de l’argent aux uns et aux autres, peut enfin vivre sereinement sans craindre de se retrouver à la rue. L’argent de la princesse sert aussi aux dépenses courantes du groupe. Or, c’est de son mari et de son père que Zoé Obolenskaïa détient ses ressources financières. C’est ainsi, ironie de l’histoire, qu’Obolenski et Soumarokov, deux proches de l’empereur, ont aidé sans le savoir un ennemi du pouvoir. Zoé devient ensuite l’assistante personnelle de Bakounine : elle écrit la plupart des textes qu’il dicte et discute longuement avec lui de théorie. Enfin, lorsque les deux amis s’éloignent pour diverses raisons, la princesse prend une plus grande importance dans le mouvement anarchiste italien et sort de l’ombre de Bakounine.

Zoé Obolenskaïa s’émancipe. Elle transgresse les règles, loin de son mari et de la Russie impériale. Malgré la distance, l’empereur et toute la cour sont au courant des liens qu’entretient la princesse avec l’anarchisme et de sa liaison avec un anarchiste polonais. Ils obligent le prince Obolenski à réagir. Celui-ci décide alors de retirer les enfants à leur mère et vient les chercher lui-même.

Enlever ses enfants, c’était la pire punition que l’on pouvait infliger à la princesse. C’est un déchirement, à la fois pour elle et pour ses enfants. L’auteur parvient à nous faire ressentir leur détresse, notamment à l’aide de lettres que les enfants envoyaient à leur mère depuis la Russie.

Les deux enfants qu’elle a avec son second époux, Walerian Mroczkowski, ne compenseront pas la perte de ses cinq premiers enfants. Heureusement, elle aura l’occasion de les revoir.

Des descriptions fluides et minutieuses

La princesse de Bakounine est le résultat des travaux de recherche de Lorenza Foschini. L’auteur nous explique comment elle a mené ses recherches et quelles ont été les différentes étapes de son enquête. Cependant, ses descriptions nous donnent parfois l’impression de lire un récit romanesque. Elles nous font plonger dans les scènes qu’a peut-être vécues Zoé Obolenskaïa. Ces descriptions, nourries des nombreuses lectures de Lorenza Foschini sur la princesse et sur Bakounine, sont fluides et et plantent le décor dans l’esprit du lecteur.

“La rencontre entre Zoé et Mikhaïl a lieu dans la dernière pièce, plus petite que les autres. La princesse est assise dans un fauteuil recouvert d’un velours rouge passé. A ses côtés, des dames de la noblesse et des dames de compagnie. Et, debout, des hommes en frac. Ils conversent à voix basse, presque un murmure, dont on saisit des bribes, en français surtout, mais aussi en russe et en italien.

Tout autour, sur les murs tapissés de damas jaune d’or, des grandes toiles de Luca Giordano, Mattia Preti, Francesco Solimena, José de Ribera, dit “Spagnoletto”, s’élèvent les unes au-dessus des autres jusqu’au plafond.

Au centre de la pièce, une table dressée, avec des bouteilles de vodka, des hors-d’oeuvre et un samovar d’où s’échappe l’arôme d’un thé parfumé, semble remettre de l’ordre dans cette atmosphère bigarrée.

La maîtresse de maison est une princesse russe qui sert, avec une grâce innée, une tasse de thé noir à un hôte colossal. L’arôme à tous deux familier marque le début de leur amitié. On imagine comme Zoé a dû tressaillir d’émotion en entendant les premiers mots de Bakounine, qui allaient changer radicalement et pour toujours sa vie : “Princesse, depuis que j’ai conscience de moi-même, je suis révolutionnaire.”” (p.23-24)

Ces descriptions (des lieux, des personnes, des situations) nous aident à mieux cerner la personnalité de la princesse, bien qu’elle reste mystérieuse. Tout au long du livre, nous découvrons Zoé Obolenskaïa à travers les yeux de Bakounine, de ses enfants, des membres de la noblesse russe… Mais que ressentait-elle, qui était-elle vraiment ? Anna Karénine lui ressemble-t-elle tant que ça (on peut trouver de nombreuses différences entre les deux personnages) ? A la fin, la princesse reste une énigme. Et loin de me décevoir, ce constat attise ma curiosité et mon imagination.

La princesse de Bakounine offre un portrait saisissant d’une princesse russe qui ne se sentait pas à sa place et qui, loin de se résigner à son sort, a décidé de transgresser les règles pour vivre comme elle l’entendait. Si le trop d’attention accordée à Bakounine m’a gênée, cet ouvrage n’en reste pas moins un document intéressant sur la société russe de la fin du XIXe siècle et sur les idées nouvelles qui ont changé la vie politique européenne.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette belle lecture !

10 commentaires sur “[Rentrée littéraire] La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini : portrait d’une princesse russe énigmatique

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  1. Je viens de découvrir ton blog à travers cet article: la Russie est un pays qui m’intéresse beaucoup également et j’avoue que ta chronique est très alléchante. Je mets ce titre sur ma Wish-liste en attendant la sortie en poche. Je suis en train de lire Les Possédés de Dostoïevski en ce moment, l’as-tu lu?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup ! Je suis ravie de découvrir une autre personne passionnée par la Russie et de t’avoir fait connaître ce titre. Je n’ai pas lu Les possédés : tu aimes ? J’ai lu Crime et châtiment de cet auteur et j’avais adoré ! Je te souhaite une bonne lecture 🙂

      J'aime

      1. Oui, j’aime beaucoup. On met un peu de temps à rentrer dans l’histoire, la première partie est très descriptive, mais Dostoïevski sait accrocher le lecteur de sorte que j’ai du mal à poser le livre pour dormir. J’ai Crime et Châtiment dans ma PaL qui m’attend 🙂

        Aimé par 1 personne

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