Découvrir la vie quotidienne avant et après la chute de l’URSS avec La fin de l’Homme rouge de Svetlana Alexievitch

Le voici enfin : le dernier article (hors bilan) de mon hiver en Russie ! Je ne respecte pas mes propres règles, mais il faut dire qu’entre mon séjour en Irlande et les heures supplémentaires au travail pour terminer des dossiers avant mon départ, le mois de mars est passé beaucoup trop rapidement.

Pour terminer l’hiver en Russie sur le blog, je voulais vous parler d’un livre que j’ai lu en novembre dernier et qui m’a beaucoup marquée. Ça fait des années que je voulais lire La fin de l’Homme rouge de Svetlana Alexievitch. Lors de mon année de L3 Science politique, une chargée de TD nous avait vivement recommandé cette lecture. Trois ans plus tard, je m’y suis enfin plongée.

Quelques mots sur Svetlana Alexievitch

Née en 1948 en Ukraine, de nationalité biélorusse, Svetlana Alexievitch a travaillé comme journaliste pendant de nombreuses années. Elle a notamment couvert la guerre en Afghanistan, la catastrophe de Tchernobyl et la fin de l’URSS.

Son premier livre publié est La guerre n’a pas un visage de femme (1985). Ces témoignages d’anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale ont été jugés antipatriotiques. L’auteur continue de déranger avec la publication d’autres ouvrages reposant sur des témoignages : sur la guerre d’Afghanistan, sur Tchernobyl, et sur la fin de l’URSS. On lui décerne le prix Nobel de littérature en 2015.

Lorsqu’on l’interroge sur sa manière de travailler, Svetlana Alexievitch répond :

« Je ne suis donc pas journaliste. Je ne reste pas au niveau de l’information, mais j’explore la vie des gens, ce qu’ils ont compris de l’existence. Je ne fais pas non plus un travail d’historien, car tout commence pour moi à l’endroit même où se termine la tâche de l’historien: que se passe-t-il dans la tête des gens après la bataille de Stalingrad ou après l’explosion de Tchernobyl? Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes. » (source : le site d’Actes Sud).

Le putsch de Moscou (1991) comme point de départ de La fin de l’Homme rouge

Difficile de donner une date précise à un événement issu d’un processus aux multiples causes. C’est le cas de la fin de l’URSS. Plusieurs événements permettent d’identifier les étapes (la chute du Mur de Berlin par exemple ; ou les revendications indépendantistes des Etats membres de l’Empire comme les Etats baltes) mais il n’y a pas une date qui permette de dire : c’est là, à cet instant précis, que ça a commencé.

Svetlana Alexievitch a fait le choix de prendre comme point de rupture le putsch de Moscou d’août 1991. Ce coup d’Etat raté a été organisé par un groupe favorable à une ligne dure du Parti communiste de l’Union soviétique. Ce groupe s’oppose vigoureusement à Mikhaël Gorbatchev (trop faible à leurs yeux) et profite de l’absence de ce-dernier, parti en Crimée pour quelques jours de vacances, pour renverser le pouvoir à Moscou et prendre les rênes du Parti. Le Comité d’Etat pour l’état d’urgence (d’après le nom que se sont donnés les membres du groupe) annonce alors que Gorbatchev ne peut plus exercer ses fonctions pour raison de santé, et lance les hostilités.

Boris Eltsine prend la défense du pouvoir officiel et s’oppose au coup d’Etat. L’image de Boris Eltsine défendant Moscou, sur un char, fait le tour du monde et le porte comme nouvel homme fort de l’URSS.

La première moitié du livre de Svetlana Alexievitch porte sur ce point de rupture. Les personnes que l’auteur interroge expriment leurs ressentis sur ce coup d’Etat et sur la fin de l’URSS. On ressent l’émotion des personnes qui étaient jeunes en 1991 : elles étaient pleines d’espoir, croyant vivre la fin de l’oppression et de la pauvreté. Mais la déception est vite arrivée.

C’est après la chute de l’URSS que certains Russes découvrent les inégalités. Ça peut paraître paradoxal, mais c’est ainsi que les Russes, en règle général, le ressentaient : jusqu’en 1991, tout le monde était pauvre (sauf les privilégiés à la tête du Parti communiste). Après la chute de l’URSS et l’ouverture au capitalisme, certains profitent de l’occasion pour s’enrichir tandis que d’autres perdent tout. C’est en partie cette augmentation des inégalités qui provoque un sentiment de nostalgie chez les laissés-pour-compte.

Des tranches de vie bouleversantes

Les témoignages des personnes interrogées par l’auteur nous font découvrir le quotidien  pendant l’URSS et après la chute. On découvre des personnes qui ont souffert, qui ont vécu des choses inimaginables, et qui pourtant peuvent aussi parler d’événements heureux et de l’amour par exemple.

Svetlana Alexievitch parle des « conversations de cuisine« . Les Russes et autres habitants de l’URSS parlaient politique dans cet espace réduit, confiné, où les bruits pouvaient empêcher des oreilles indiscrètes d’écouter les confidences politiques des uns et des autres. Certains y ont imaginé des révolutions, d’autres ont dessiné leur société idéale ou ont rêvé de plus de libertés. Ces conversations de cuisine reviennent régulièrement entre des chapitres et montrent à quel point la société était imprégnée d’idéalisme. Ces conversations ne sont pas de réels projets, mais un moyen pour les habitants de garder l’impression d’avoir une emprise sur le futur et de pouvoir le changer. Après ces discussions, le quotidien reprend le pas, avec son lot de pertes et de difficultés.

On s’indigne, on s’émeut, parfois on sourit (dans les rares moments d’humanité), mais souvent, malheureusement trop souvent, on est effrayé par ce que l’homme peut faire à ses semblables. L’angoisse permanente, l’impossibilité de faire confiance aux autres, même à sa propre famille, sont le lot de chacune des personnes qui se racontent.

De la difficulté de comprendre l’idée du pouvoir en Russie

C’est une question qui revient sans cesse, notamment ces dernières semaines avec la réélection de Vladimir Poutine. Pourquoi les Russes ont-ils une conception du pouvoir qui diffère tant de la nôtre ? Leur histoire est marquée par les pouvoirs autoritaires et totalitaires. Pourquoi ?

« Le peuple, ce qu’il attend, ce sont des choses simples. Des montagnes de pain d’épice. Et un tsar ! Gorbatchev n’a pas voulu être tsar. Il a refusé. Prenez Eltsine… En 1993, quand il a senti vaciller son fauteuil de président, il n’a pas perdu le nord, il a donné l’ordre de tirer sur le Parlement. En 1991, les communistes ont eu peur de tirer… Gorbatchev a abandonné le pouvoir sans verser de sang. Mais Eltsine, lui, a fait tirer les tanks. Il a provoqué un carnage. Eh bien…On l’a soutenu ! »

« Et puis, les Russes ne veulent pas simplement vivre, ils veulent avoir un but. Ils veulent prendre part à quelque chose de grandiose. »

Ce livre ne nous donne pas de réponse à cette question du pouvoir, mais il nous permet d’avoir un aperçu de ce qui intéresse les Russes au quotidien (en tout cas d’après ces témoignages). Pour certains, l’arrivée du capitalisme a tout changé (généralement, c’est la pensée des personnes qui vivent dans les grandes villes), et pour d’autres (ceux qui vivent au-delà de l’Oural notamment), le quotidien est toujours le même. C’est un autre paradoxe : le passage du socialisme au capitalisme a été un véritable bouleversement, et pourtant :  

« Maintenant, on dit qu’on était une grande puissance et qu’on a tout perdu. Mais qu’est-ce que j’ai perdu, moi ? Je vivais dans une petite maison sans aucun confort – sans eau, sans canalisations, sans gaz – et c’est toujours comme ça. J’ai travaillé honnêtement toute ma vie. (…) Je mangeais des nouilles et des patates, et je mange toujours la même chose. La vieille pelisse que je porte, elle date de l’Union soviétique. »

« Ce qui se passe dans la capitale ? Moscou, c’est à mille kilomètres d’ici. La vie là-bas, on regarde ça à la télé, c’est comme au cinéma ».

« Nous, ici, on continue à vivre comme on a toujours vécu. Sous le socialisme, sous le capitalisme… Pour nous, les Blancs, les Rouges, c’est du pareil au même. Faut tenir jusqu’au printemps. Planter les patates. »

La variété des points de vue est passionnante. On découvre des avis contraires, qui nous montrent que les différentes perceptions des événements rendent impossible une généralisation des témoignages. Les personnes interrogées viennent de territoires et de catégories sociales très différents et cette diversité est très intéressante.

Ces tranches de vie nous font découvrir le quotidien d’un peuple dont l’histoire peut parfois nous paraître irréelle. Si le livre n’aide pas à lever le voile de mystère qui entoure cette population, il nous permet néanmoins de découvrir le paradoxe qui l’agite depuis la fin de l’URSS : entre joie d’avoir plus de libertés, espoirs déçus face des inégalités plus visibles qu’auparavant, et colère à l’idée de ne plus être la grande puissance d’autrefois (NB : le livre a été publié en 2013 et les témoignages datent du début des années 2000, d’où cette idée de ne plus être une puissance qui compte dans les relations internationales).

Avez-vous déjà lu des livres de Svetlana Alexievitch ? 

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6 commentaires sur “Découvrir la vie quotidienne avant et après la chute de l’URSS avec La fin de l’Homme rouge de Svetlana Alexievitch

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  1. J’ai lu il y a longtemps « Les cercueils de zinc », passionnant, et vu le film tiré de « La supplication » au festival Etonnants voyageurs,très très émouvant.
    Je suis contente de lire ton billet car j’ai toujours repoussé la lecture de ce pavé, peut-être par crainte qu’il soit un peu indigeste. Je crois que tu m’as convaincue et que je vais franchir le pas !
    J’ai une voisine russe, fan de Poutine car justement il a su redonner à la Russie la grandeur perdue de l’URSS et, dit-elle, il faut un homme fort pour gouverner un si grand pays (ce qui du coup excuse et légitimise beaucoup de choses, ça c’est moi qui le dit !).
    De plus, face à un certain mépris dont l’Occident a fait preuve à son égard, les Russes se sont soudés derrière leur président.
    Merci pour cette chronique et au plaisir de te relire.

    Aimé par 1 personne

    1. J’ai très envie de lire d’autres livres de Svetlana Alexievitch et notamment Les cercueils de Zinc. Je ne savais pas que Le supplication avait été adapté en film, je vais essayer de le voir. Le livre est loin d’être indigeste mais il peut être difficile à lire car il décrit des choses tellement horribles… C’est intéressant de pouvoir parler avec des Russes et d’avoir leur ressenti ! Je suis tout à fait d’accord avec ton analyse. Merci beaucoup pour ton passage et ton commentaire 🙂

      J'aime

    1. Heureuse que tu aies retrouvé l’adresse ! Tu me suivais sur mon ancien blog ? Je n’ai pas lu La supplication mais nul doute que je lirais d’autres recueils de témoignages de cet auteur. Merci pour le lien vers ton article, je vais aller le lire 🙂

      Aimé par 1 personne

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