Documents, Essais·Un hiver en Russie

Découvrir la vie quotidienne avant et après la chute de l’URSS avec La fin de l’Homme rouge de Svetlana Alexievitch

La fin de l'homme rouge - Svetlana Alexievitch

Le voici enfin : le dernier article (hors bilan) de mon hiver en Russie ! Je ne respecte pas mes propres règles, mais il faut dire qu’entre mon séjour en Irlande et les heures supplémentaires au travail pour terminer des dossiers avant mon départ, le mois de mars est passé beaucoup trop rapidement.

Pour terminer l’hiver en Russie sur le blog, je voulais vous parler d’un livre que j’ai lu en novembre dernier et qui m’a beaucoup marquée. Ça fait des années que je voulais lire La fin de l’Homme rouge de Svetlana Alexievitch. Lors de mon année de L3 Science politique, une chargée de TD nous avait vivement recommandé cette lecture. Trois ans plus tard, je m’y suis enfin plongée.

Quelques mots sur Svetlana Alexievitch

Née en 1948 en Ukraine, de nationalité biélorusse, Svetlana Alexievitch a travaillé comme journaliste pendant de nombreuses années. Elle a notamment couvert la guerre en Afghanistan, la catastrophe de Tchernobyl et la fin de l’URSS.

Son premier livre publié est La guerre n’a pas un visage de femme (1985). Ces témoignages d’anciennes combattantes de la Seconde Guerre mondiale ont été jugés antipatriotiques. L’auteur continue de déranger avec la publication d’autres ouvrages reposant sur des témoignages : sur la guerre d’Afghanistan, sur Tchernobyl, et sur la fin de l’URSS. On lui décerne le prix Nobel de littérature en 2015.

Lorsqu’on l’interroge sur sa manière de travailler, Svetlana Alexievitch répond :

« Je ne suis donc pas journaliste. Je ne reste pas au niveau de l’information, mais j’explore la vie des gens, ce qu’ils ont compris de l’existence. Je ne fais pas non plus un travail d’historien, car tout commence pour moi à l’endroit même où se termine la tâche de l’historien: que se passe-t-il dans la tête des gens après la bataille de Stalingrad ou après l’explosion de Tchernobyl? Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes. » (source : le site d’Actes Sud).

Le putsch de Moscou (1991) comme point de départ de La fin de l’Homme rouge

Difficile de donner une date précise à un événement issu d’un processus aux multiples causes. C’est le cas de la fin de l’URSS. Plusieurs événements permettent d’identifier les étapes (la chute du Mur de Berlin par exemple ; ou les revendications indépendantistes des Etats membres de l’Empire comme les Etats baltes) mais il n’y a pas une date qui permette de dire : c’est là, à cet instant précis, que ça a commencé.

Svetlana Alexievitch a fait le choix de prendre comme point de rupture le putsch de Moscou d’août 1991. Ce coup d’Etat raté a été organisé par un groupe favorable à une ligne dure du Parti communiste de l’Union soviétique. Ce groupe s’oppose vigoureusement à Mikhaël Gorbatchev (trop faible à leurs yeux) et profite de l’absence de ce-dernier, parti en Crimée pour quelques jours de vacances, pour renverser le pouvoir à Moscou et prendre les rênes du Parti. Le Comité d’Etat pour l’état d’urgence (d’après le nom que se sont donnés les membres du groupe) annonce alors que Gorbatchev ne peut plus exercer ses fonctions pour raison de santé, et lance les hostilités.

Boris Eltsine prend la défense du pouvoir officiel et s’oppose au coup d’Etat. L’image de Boris Eltsine défendant Moscou, sur un char, fait le tour du monde et le porte comme nouvel homme fort de l’URSS.

La première moitié du livre de Svetlana Alexievitch porte sur ce point de rupture. Les personnes que l’auteur interroge expriment leurs ressentis sur ce coup d’Etat et sur la fin de l’URSS. On ressent l’émotion des personnes qui étaient jeunes en 1991 : elles étaient pleines d’espoir, croyant vivre la fin de l’oppression et de la pauvreté. Mais la déception est vite arrivée.

C’est après la chute de l’URSS que certains Russes découvrent les inégalités. Ça peut paraître paradoxal, mais c’est ainsi que les Russes, en règle général, le ressentaient : jusqu’en 1991, tout le monde était pauvre (sauf les privilégiés à la tête du Parti communiste). Après la chute de l’URSS et l’ouverture au capitalisme, certains profitent de l’occasion pour s’enrichir tandis que d’autres perdent tout. C’est en partie cette augmentation des inégalités qui provoque un sentiment de nostalgie chez les laissés-pour-compte.

Des tranches de vie bouleversantes

Les témoignages des personnes interrogées par l’auteur nous font découvrir le quotidien  pendant l’URSS et après la chute. On découvre des personnes qui ont souffert, qui ont vécu des choses inimaginables, et qui pourtant peuvent aussi parler d’événements heureux et de l’amour par exemple.

Svetlana Alexievitch parle des « conversations de cuisine« . Les Russes et autres habitants de l’URSS parlaient politique dans cet espace réduit, confiné, où les bruits pouvaient empêcher des oreilles indiscrètes d’écouter les confidences politiques des uns et des autres. Certains y ont imaginé des révolutions, d’autres ont dessiné leur société idéale ou ont rêvé de plus de libertés. Ces conversations de cuisine reviennent régulièrement entre des chapitres et montrent à quel point la société était imprégnée d’idéalisme. Ces conversations ne sont pas de réels projets, mais un moyen pour les habitants de garder l’impression d’avoir une emprise sur le futur et de pouvoir le changer. Après ces discussions, le quotidien reprend le pas, avec son lot de pertes et de difficultés.

On s’indigne, on s’émeut, parfois on sourit (dans les rares moments d’humanité), mais souvent, malheureusement trop souvent, on est effrayé par ce que l’homme peut faire à ses semblables. L’angoisse permanente, l’impossibilité de faire confiance aux autres, même à sa propre famille, sont le lot de chacune des personnes qui se racontent.

De la difficulté de comprendre l’idée du pouvoir en Russie

C’est une question qui revient sans cesse, notamment ces dernières semaines avec la réélection de Vladimir Poutine. Pourquoi les Russes ont-ils une conception du pouvoir qui diffère tant de la nôtre ? Leur histoire est marquée par les pouvoirs autoritaires et totalitaires. Pourquoi ?

« Le peuple, ce qu’il attend, ce sont des choses simples. Des montagnes de pain d’épice. Et un tsar ! Gorbatchev n’a pas voulu être tsar. Il a refusé. Prenez Eltsine… En 1993, quand il a senti vaciller son fauteuil de président, il n’a pas perdu le nord, il a donné l’ordre de tirer sur le Parlement. En 1991, les communistes ont eu peur de tirer… Gorbatchev a abandonné le pouvoir sans verser de sang. Mais Eltsine, lui, a fait tirer les tanks. Il a provoqué un carnage. Eh bien…On l’a soutenu ! »

« Et puis, les Russes ne veulent pas simplement vivre, ils veulent avoir un but. Ils veulent prendre part à quelque chose de grandiose. »

Ce livre ne nous donne pas de réponse à cette question du pouvoir, mais il nous permet d’avoir un aperçu de ce qui intéresse les Russes au quotidien (en tout cas d’après ces témoignages). Pour certains, l’arrivée du capitalisme a tout changé (généralement, c’est la pensée des personnes qui vivent dans les grandes villes), et pour d’autres (ceux qui vivent au-delà de l’Oural notamment), le quotidien est toujours le même. C’est un autre paradoxe : le passage du socialisme au capitalisme a été un véritable bouleversement, et pourtant :  

« Maintenant, on dit qu’on était une grande puissance et qu’on a tout perdu. Mais qu’est-ce que j’ai perdu, moi ? Je vivais dans une petite maison sans aucun confort – sans eau, sans canalisations, sans gaz – et c’est toujours comme ça. J’ai travaillé honnêtement toute ma vie. (…) Je mangeais des nouilles et des patates, et je mange toujours la même chose. La vieille pelisse que je porte, elle date de l’Union soviétique. »

« Ce qui se passe dans la capitale ? Moscou, c’est à mille kilomètres d’ici. La vie là-bas, on regarde ça à la télé, c’est comme au cinéma ».

« Nous, ici, on continue à vivre comme on a toujours vécu. Sous le socialisme, sous le capitalisme… Pour nous, les Blancs, les Rouges, c’est du pareil au même. Faut tenir jusqu’au printemps. Planter les patates. »

La variété des points de vue est passionnante. On découvre des avis contraires, qui nous montrent que les différentes perceptions des événements rendent impossible une généralisation des témoignages. Les personnes interrogées viennent de territoires et de catégories sociales très différents et cette diversité est très intéressante.

Ces tranches de vie nous font découvrir le quotidien d’un peuple dont l’histoire peut parfois nous paraître irréelle. Si le livre n’aide pas à lever le voile de mystère qui entoure cette population, il nous permet néanmoins de découvrir le paradoxe qui l’agite depuis la fin de l’URSS : entre joie d’avoir plus de libertés, espoirs déçus face des inégalités plus visibles qu’auparavant, et colère à l’idée de ne plus être la grande puissance d’autrefois (NB : le livre a été publié en 2013 et les témoignages datent du début des années 2000, d’où cette idée de ne plus être une puissance qui compte dans les relations internationales).

Avez-vous déjà lu des livres de Svetlana Alexievitch ? 

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Pouvoir et violence avec La saga des Romanov de Jean des Cars

La saga des Romanov de Jean des Cars

Avant-dernier article de mon hiver russe (je triche et le publie après le 1er mars, mais je n’ai pas pu le préparer avant), dans lequel je vais me pencher sur les Romanov.

Impossible de passer à côté des Romanov quand on s’intéresse à la Russie. Cette dynastie a régné sur l’immense empire de 1613 à 1917. Des siècles de pouvoir, de crimes, de sang versé, de complots, mais aussi de changements et d’évolutions décisives pour le pays. Sur le trône impérial, des hommes et des femmes (!) bien déterminés à laisser leur trace dans l’Histoire.

Quand Steph (Temps H), m’a offert le livre dédicacé de Jean des Cars, j’ai été plus que ravie ! Je n’ai jamais lu de livre de cet auteur, dont Steph m’avait parlé à de multiples reprises. C’était donc l’occasion de le découvrir enfin, qui plus est avec un sujet qui me passionne.

Jean des Cars réussit à merveille à mêler une plume agréable et un souci du détail. Les explications sont précises, vont au fond des choses, sans perdre le lecteur. La lecture est très fluide. Pour autant, Jean des Cars ne raconte pas les faits comme on raconte une fiction : il cite ses sources (je précise, parce que j’ai parcouru des ouvrages d’Histoire qui ne citaient pas de source, sacrilège !), et apporte des précisions pour nous dire si des informations ont été vérifiées ou non.

J’ai beaucoup aimé le premier chapitre « En attendant Pierre le Grand » (donc avant 1682), dans lequel Jean des Cars explique la naissance de la Russie. L’une des villes les plus importantes dans les premières années de construction de ce territoire est Kiev, aujourd’hui capitale de l’Ukraine. C’était il y a des siècles, mais aujourd’hui encore Kiev est forte d’un pouvoir symbolique aux yeux des Russes, ce qui éclaire en partie les conflits actuels (en partie seulement, car ce n’est pas la seule raison, d’autres intérêts entrent en jeu, et ce n’est pas une justification).

Vladimir Ier de Russie
Vladimir Ier de Russie, considéré comme l’un des fondateurs de la Russie

A raison d’un chapitre environ par empereur à partir de Pierre-le-Grand, Jean des Cars détaille chaque règne et chaque succession. Les successions sont le grand problème : sources de conflits, elles se terminent en général dans le sang, avant qu’un empereur ou une impératrice ne s’arroge le pouvoir. Jusqu’à Catherine II, la règle de succession n’est pas claire (voire inexistante). En France, à partir d’Henri IV, c’est relativement simple : le fils aîné est l’héritier au trône. En Russie, jusqu’au XVIIIe siècle, ce n’est pas le cas. L’empereur peut décider qui sera son successeur, et généralement ce n’est pas son aîné. Pierre Ier a fait tuer son fils, et des années plus tard Catherine II aurait nommé tsarévitch son petit-fils Alexandre (mais à sa mort, son fils Paul Ier aurait brûlé son testament). Les successions chez les Romanov sont loin d’être un long fleuve tranquille ! A partir de la mort d’Alexandre Ier (1777-1825), les successions sont plus calmes : c’est son frère (Nicolas Ier) qui hérite du trône. Puis ce sont les fils qui sont les tsarévitch.

C’est donc une histoire passionnante, pleine de complots, de meurtres, de faux tsars (ils avaient beaucoup de succès !) et de violence. Les tsarines ne sont pas en reste et démentent l’idée répandue (et agaçante) que les femmes apportent de la douceur. Outre Catherine II, la plus célèbre des tsarines, on peut citer Anna Ivanovna, nièce de Pierre Ier, ou Elisabeth Pétrovna, fille du même Pierre. Femmes de caractère, elles ont montré que faire régner la terreur n’est pas le propre des hommes !

Elisabeth Iere de Russie
Elisabeth Iere de Russie, fille de Pierre Ier et impératrice de 1741 à 1762

Les derniers chapitres relatent le terrible assassinat de la famille de Nicolas II et de quelques-uns de leurs domestiques. Jean des Cars nous explique où en sont les dernières découvertes concernant cette fin tragique. Il explique notamment que la mystérieuse Anna Anderson, qui prétendait être l’archiduchesse Anastasia, aurait en réalité été au coeur d’une machination visant à récupérer de l’argent placé par Nicolas II en Angleterre   (machination mise en place par des proches de la famille impériale).

Si ce mystère est l’un des plus connus concernant les Romanov, il n’est pas le seul ! Mon préféré est celui entourant la mort du tsar Alexandre Ier (celui qui a vaincu Napoléon). D’aucuns prétendaient l’avoir reconnu sous les traits d’un pèlerin mystique parcourant la Sibérie. Lorsqu’on fit ouvrir son cercueil pour mettre fin à cette rumeur trop insistante, surprise : il était vide !

Ces mystères entourent les Romanov, du premier monarque de la dynastie (Michel Ier, dont le règne commence en 1613) au dernier à régner… Michel II (Nicolas II avait abdiqué en faveur de son frère, le grand duc Michel Alexandrovitch, qui est donc le dernier tsar) !

C’est une dynastie passionnante, qui a marqué la Russie et son histoire. Le livre de Jean de Cars éclaire l’actualité : en nous faisant mieux connaître les Romanov, il nous permet de comprendre la Russie d’aujourd’hui. Je pense que son livre est parfait pour des personnes qui ne connaissent pas les Romanov. Mais c’est une lecture qui peut aussi convenir à des lecteurs plus informés.

 

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[Rentrée littéraire] La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini : portrait d’une princesse russe énigmatique

La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini

2017 est l’année du centenaire des révolutions russes de février et octobre 1917. A cette occasion, la maison d’édition La Table ronde publie plusieurs ouvrages sur la Russie et notamment La princesse de Bakounine de Lorenza Foschini (auteur du livre Le manteau de Proust ; décidément, Marcel me poursuit !). Si vous me suivez depuis quelques temps, vous savez peut-être déjà que je suis passionnée par la Russie. J’ai donc naturellement repéré cet ouvrage sur Zoé Obolenskaïa, une princesse russe née en 1828. Elle a rencontré à Naples Mikhaïl Bakounine, un anarchiste russe qui a réussi à fuir la Sibérie et a vécu illégalement en Italie. Cette rencontre a été déterminante pour ces deux personnes qui n’avaient a priori rien en commun.

Alors qu’elle faisait des recherches sur Renato Caccioppoli, un mathématicien originaire de Naples, Lorenza Foschini découvre que son grand-père n’est autre que Mikhaïl Bakounine. Dans les lectures de l’auteur apparaît alors le nom de Zoé Obolenskaïa, princesse oubliée qui a pourtant une postérité romanesque. On peut en effet la retrouver sous les traits de La Princesse Casamassima (Henry James), de Madame S. dans Sous les yeux de l’Occident (Joseph Conrad) et sous ceux d’Anna Karénine (Tolstoï). Lorenza Foschini, grâce à de nombreuses recherches et aux témoignages des descendants Obolenski, nous raconte la vie mouvementée de cette princesse qui a tout d’un personnage de roman.

Une famille malheureuse à sa façon

“Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon.” (incipit d’Anna Karénine de Tolstoï).

Lorenza Foschini voit dans cette phrase qui ouvre le roman de Tolstoï une référence à Zoé Obolenskaïa. Elle fait d’ailleurs remarquer que l’incipit met en scène le frère d’Anna Karénine, Stépane Oblenski, dont le nom de famille n’a qu’une lettre de différence avec celui de Zoé. Cette ressemblance n’est sûrement pas une coïncidence : Tolstoï connaissait les Obolenski par l’intermédiaire de sa femme, une cousine de la famille.

Zoé Obolenskaïa fait partie de la haute noblesse russe. Elle est la fille du comte Sergueï Soumarokov et d’Alexandrine Maruzzi. Les origines italiennes de sa mère ne seront pas étrangères au choix de Zoé de s’installer en Italie. Elle a gardé de ses quelques séjours dans ce pays pendant son enfance des souvenirs de palais majestueux et de douceur de vivre. Des souvenirs qu’elle chérit d’autant plus que son mariage ne la satisfait pas. Zoé épouse le prince Alexeï Obolenski, un proche de l’empereur, qui fut gouverneur de Varsovie puis de Moscou. Vivre au sein de la haute noblesse russe, dans l’entourage de l’empereur, a des inconvénients : les nobles doivent respecter des règles et l’empereur a un droit de regard sur leur vie de famille. Ce contrôle permanent ne convient pas à la princesse. Zoé Obolenskaïa ne se sent pas à sa place dans l’aristocratie russe, prisonnière de la bienséance. Elle n’apprécie pas son mari et seuls ses cinq enfants la rendent heureuse.

Elle décide de partir pour Naples avec ses enfants en 1866, pour “raisons de santé”, d’après le prince Obolenski qui doit justifier ce départ à l’empereur. Zoé Obolenskaïa ne reviendra plus en Russie. C’est surtout sa vie en Italie que nous décrit Lorenza Foschini. Si elle fait parfois quelques retours en arrière pour tenter de mieux cerner la personnalité de la princesse (tenter seulement, car le personnage reste énigmatique), ce sont surtout ses moments passés aux côtés des anarchistes qui nous sont racontés.

En Italie : entre douceur de vivre et revendications politiques

Arrivée en 1866 à Naples, la princesse rencontre rapidement l’anarchiste Mikhaël Bakounine. L’exilé russe va prendre une grande place dans la vie de Zoé Obolenskaïa. Cette importance se traduit dans le livre par le nombre de chapitres consacrés à l’anarchiste. J’ai parfois regretté au cours de ma lecture que tant de pages relatent les aventures de l’exilé et occultent quelque peu la princesse. Mais il faut savoir que les sources sur Zoé Obolenskaïa ne sont pas nombreuses. C’est pourquoi s’attarder sur le parcours de Mikhaïl Bakounine permet de répondre à quelques questions sur la vie de Zoé en Italie.

Cette vie est partagée entre les balades au cours de douces soirées et les réunions d’anarchistes. Zoé se prend de passion pour les revendications portées par Bakounine et ses proches. Le développement de ce groupe d’anarchistes se mêle au contexte politique italien, marqué par la réunification des territoires et par des luttes politiques menées notamment par Garibaldi. A plus grande échelle, c’est toute l’Europe qui est déstabilisée par l’émergence du socialisme. Zoé contribue de différentes manières à la naissance et au développement du groupe anarchiste de Bakounine. Elle apporte d’abord un important soutien financier : Bakounine, qui réclamait de l’argent aux uns et aux autres, peut enfin vivre sereinement sans craindre de se retrouver à la rue. L’argent de la princesse sert aussi aux dépenses courantes du groupe. Or, c’est de son mari et de son père que Zoé Obolenskaïa détient ses ressources financières. C’est ainsi, ironie de l’histoire, qu’Obolenski et Soumarokov, deux proches de l’empereur, ont aidé sans le savoir un ennemi du pouvoir. Zoé devient ensuite l’assistante personnelle de Bakounine : elle écrit la plupart des textes qu’il dicte et discute longuement avec lui de théorie. Enfin, lorsque les deux amis s’éloignent pour diverses raisons, la princesse prend une plus grande importance dans le mouvement anarchiste italien et sort de l’ombre de Bakounine.

Zoé Obolenskaïa s’émancipe. Elle transgresse les règles, loin de son mari et de la Russie impériale. Malgré la distance, l’empereur et toute la cour sont au courant des liens qu’entretient la princesse avec l’anarchisme et de sa liaison avec un anarchiste polonais. Ils obligent le prince Obolenski à réagir. Celui-ci décide alors de retirer les enfants à leur mère et vient les chercher lui-même.

Enlever ses enfants, c’était la pire punition que l’on pouvait infliger à la princesse. C’est un déchirement, à la fois pour elle et pour ses enfants. L’auteur parvient à nous faire ressentir leur détresse, notamment à l’aide de lettres que les enfants envoyaient à leur mère depuis la Russie.

Les deux enfants qu’elle a avec son second époux, Walerian Mroczkowski, ne compenseront pas la perte de ses cinq premiers enfants. Heureusement, elle aura l’occasion de les revoir.

Des descriptions fluides et minutieuses

La princesse de Bakounine est le résultat des travaux de recherche de Lorenza Foschini. L’auteur nous explique comment elle a mené ses recherches et quelles ont été les différentes étapes de son enquête. Cependant, ses descriptions nous donnent parfois l’impression de lire un récit romanesque. Elles nous font plonger dans les scènes qu’a peut-être vécues Zoé Obolenskaïa. Ces descriptions, nourries des nombreuses lectures de Lorenza Foschini sur la princesse et sur Bakounine, sont fluides et et plantent le décor dans l’esprit du lecteur.

“La rencontre entre Zoé et Mikhaïl a lieu dans la dernière pièce, plus petite que les autres. La princesse est assise dans un fauteuil recouvert d’un velours rouge passé. A ses côtés, des dames de la noblesse et des dames de compagnie. Et, debout, des hommes en frac. Ils conversent à voix basse, presque un murmure, dont on saisit des bribes, en français surtout, mais aussi en russe et en italien.

Tout autour, sur les murs tapissés de damas jaune d’or, des grandes toiles de Luca Giordano, Mattia Preti, Francesco Solimena, José de Ribera, dit “Spagnoletto”, s’élèvent les unes au-dessus des autres jusqu’au plafond.

Au centre de la pièce, une table dressée, avec des bouteilles de vodka, des hors-d’oeuvre et un samovar d’où s’échappe l’arôme d’un thé parfumé, semble remettre de l’ordre dans cette atmosphère bigarrée.

La maîtresse de maison est une princesse russe qui sert, avec une grâce innée, une tasse de thé noir à un hôte colossal. L’arôme à tous deux familier marque le début de leur amitié. On imagine comme Zoé a dû tressaillir d’émotion en entendant les premiers mots de Bakounine, qui allaient changer radicalement et pour toujours sa vie : “Princesse, depuis que j’ai conscience de moi-même, je suis révolutionnaire.”” (p.23-24)

Ces descriptions (des lieux, des personnes, des situations) nous aident à mieux cerner la personnalité de la princesse, bien qu’elle reste mystérieuse. Tout au long du livre, nous découvrons Zoé Obolenskaïa à travers les yeux de Bakounine, de ses enfants, des membres de la noblesse russe… Mais que ressentait-elle, qui était-elle vraiment ? Anna Karénine lui ressemble-t-elle tant que ça (on peut trouver de nombreuses différences entre les deux personnages) ? A la fin, la princesse reste une énigme. Et loin de me décevoir, ce constat attise ma curiosité et mon imagination.

La princesse de Bakounine offre un portrait saisissant d’une princesse russe qui ne se sentait pas à sa place et qui, loin de se résigner à son sort, a décidé de transgresser les règles pour vivre comme elle l’entendait. Si le trop d’attention accordée à Bakounine m’a gênée, cet ouvrage n’en reste pas moins un document intéressant sur la société russe de la fin du XIXe siècle et sur les idées nouvelles qui ont changé la vie politique européenne.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette belle lecture !

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[Rentrée littéraire]Plongée dans l’adolescence de Marcel Proust et des jeunes filles en fleurs avec Une jeunesse de Marcel Proust d’Evelyne Bloch-Dano

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Parmi les nombreux ouvrages publiés pendant cette rentrée littéraire se cache cette pépite proustienne. Évelyne Bloch-Dano, auteur de Madame Proust (2004) se penche, dans son dernier livre, sur un questionnaire, mondialement connu sous le nom de “Questionnaire de Proust”. C’est en participant à une rencontre sur Marcel Proust, en 2007, au Grand Hôtel de Cabourg, qu’elle voit la page d’un cahier. Sur cette page figurent les réponses de Marcel Proust au questionnaire. Évelyne Bloch-Dano n’a qu’une envie : lire le reste du cahier et découvrir les réponses des camarades de Proust. Et grâce au directeur du Grand Hôtel, elle peut plonger dans ces pages qui font surgir toute une génération de jeunes gens. C’est de cette lecture que lui vient l’envie de comparer les réponses de Marcel Proust à celles des autres.

“N’étant ni sociologue, ni historienne des mentalités, je me suis donc surtout intéressée à la photographie d’ensemble, d’une part, et à Marcel Proust, de l’autre. L’intérêt n’est pas seulement documentaire. Je n’oublie pas qu’à l’origine de mon projet il y a cette interrogation : le “questionnaire de Proust” est toujours présenté et analysé seul. Qu’en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères ? Est-il vraiment si exceptionnel ? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux ?” (p.169)

Des “Confessions – an album to record thoughts, feelings, etc,.” au “Questionnaire de Proust

Contrairement à ce que son nom semble indiquer, le questionnaire de Proust n’a pas été inventé par l’écrivain. Marcel Proust n’avait pas non plus pour habitude de poser ces questions à ses proches. C’est son amie, Antoinette Faure (la fille cadette du président de la République Félix Faure) qui s’était amusée à présenter le questionnaire à son entourage dans les années 1880. Le questionnaire s’appelle alors “Confessions – an album to record thoughts, feelings, etc,.”. C’est un petit cahier rouge avec un titre doré, ramené d’Angleterre où ce jeu de société est en vogue. Le titre “Confessions” fait référence à la religion. Répondre aux questions relève du paradoxe : on aborde des questions intimes tout en sachant qu’elles seront lues. Les personnes qui participent à ce jeu sont alors partagées entre l’envie de répondre sincèrement et celle de se donner une posture.

Marcel Proust et Antoinette Faure
Marcel Proust (au centre) et Antoinette Faure (à droite) – Photo trouvée sur le site d’Évelyne Bloch-Dano (lien à la fin de l’article)

Antoinette Faure avait oublié ce cahier rouge jusqu’à ce que son fils, André Berge, le retrouve. Il découvre alors la page de Marcel Proust et la publie en décembre 1924 (deux ans après la mort de l’écrivain) dans une revue qu’il dirige avec son frère, Les Cahiers du mois. En 1949, André Maurois ce sert de ces Confessions pour son livre A la recherche de Marcel Proust. Il utilise également un autre questionnaire : Marcel Proust avait en effet répondu, des années plus tard, à des questions dans un cahier Les confidences de Salon. Au fil des années, ces confidences furent mélangées et appelées “Questionnaire de Proust” et firent le tour du monde. Les magazines posent ces questions à des personnalités, et Bernard Pivot s’en inspire pour son émission Bouillon de Culture.

La presse, la télévision, Internet : les médias démultiplient le questionnaire, le relaient en le modifiant. Mais le petit cahier rouge d’Antoinette Faure n’en garde pas moins sa valeur : en 2003, mis aux enchères à Drouot, il est vendu 120 227 euros.

La jeunesse à la fin du XIXe siècle

Antoinette Faure fait partie de la bourgeoisie. Son père, Félix Faure, est un self-made-man du XIXe siècle à la française : issu d’une famille modeste, il fait fortune au Havre, puis prend part à la politique locale avant d’être élu député et nommé sous-secrétaire d’État (il entre à l’Élysée en 1895). La famille part alors vivre à Paris mais garde une villa au Havre et y séjourne régulièrement. Évelyne Bloch-Dano pose ce contexte pour montrer dans quel milieu vit Antoinette Faure. Cette contextualisation nous aide à comprendre pourquoi, dans son carnet, la cadette des Faure interroge son médecin Victorine Benoît ; sa soeur Lucie Faure ; des cousins et cousines ; et les amis de la bonne société : des enfants des connaissances du couple Faure, dont Marcel Proust fait partie notamment parce que son père Adrien Proust a eu l’occasion de rencontrer Félix Faure dans le cadre de ses travaux sur l’hygiène. Antoinette, en jeune fille bien éduquée, montre son carnet en premier lieu à sa famille et à son entourage proche et ensuite à ses amis.

C’est toute une génération qui reprend vie sous la plume d’Évelyne Bloch-Dano. L’auteur nous offre un portrait de la jeunesse de cette époque, une jeunesse marquée par la défaite de 1870 et par la Commune. Napoléon, Vercingétorix et Saint Louis font partie de leurs héros dans la vie réelle. Ces réponses, fortement influencées par l’enseignement de l’Histoire rendu obligatoire dès 1867, traduit une certaine idée de la France qu’ont ces jeunes. Leurs réponses à des questions sur la culture (auteurs et peintres préférés, héros dans la fiction notamment) illustrent leur connaissance des classiques et des artistes contemporains. Leurs lectures sont à la fois scolaires et personnelles et montrent leur grande curiosité.

Si les filles répondent sérieusement aux questions, et parfois en plusieurs langues, les garçons, eux, ont plutôt tendance à se moquer du jeu, à prendre de la distance et à répondre avec beaucoup d’humour.

Exemple avec Robert Dreyfus, un proche de Marcel Proust, élève comme lui au lycée Condorcet et habitué des jardins des Champs-Élysées :

“Votre occupation favorite : l’occupation du Tonkin.”

“Héroïne dans la fiction : Nana.”

“Héroïne dans la vie réelle : Mme Limouzin.” (une tenancière de maison close)

Et Proust ? Ses réponses ressemblent-elles à celles de ses camarades ?

Proust et les autres

Marcel Proust a 16 ans lorsqu’il répond au questionnaire d’Antoinette Faure. Mais il fait déjà preuve d’une grande maturité. Évelyne Bloch-Dano résume ainsi ses réponses :

“Ses réponses nous ont montré un garçon différent des autres. Elles ont confirmé la maturité de sa réflexion, son goût des nuances, sa délicatesse, son besoin de tendresse, son affectivité, son attachement à sa mère et aux valeurs transmises par celle-ci. Il a pris les questions au sérieux, contrairement à ses camarades, et fait preuve d’un certain courage car il est toujours plus facile de se cacher derrière l’humour ou la dérision. Mais des jeunes de son âge peuvent y voir de la “pose” – reproche qui lui sera souvent adressé. Plusieurs réponses le rapprochent des filles, soit parce qu’il les fréquente davantage, soit parce que ses goûts, hérités de sa mère et de sa grand-mère, font vibrer une sensibilité identique. Je trouve touchant qu’il ait vraiment essayé de répondre et fait de ces questions assez banales une véritable interrogation sur la vie, sur ses valeurs, sur la culture. C’est le propre de l’intelligence que de donner du sens à ce qui parfois n’en a pas pour le commun des mortels.” (p.220)

L’auteur revient alors sur l’adolescence de Marcel Proust et sur les moqueries qu’il subit de la part de ses camarades du lycée. Les jeunes hommes rient de sa sensibilité et devinent son homosexualité. Marcel, lui, ressent déjà un besoin qu’il exprimera dans le cahier Les Confidences de salon, le deuxième questionnaire auquel il a répondu, des années après celui d’Antoinette Faure :

“Votre idée du bonheur : aimer et être aimé.”

Une autre réponse en particulier dans le cahier d’Antoinette Faure illustre l’extrême sensibilité et la grande franchise de Marcel Proust :

“Your idea of misery : être séparé de maman.”

Quel adolescent de 16 ans oserait avouer une telle crainte ? Marcel, tout à son envie de répondre sincèrement au cahier de son amie Antoinette Faure, se confie. Il fait référence à plusieurs reprises à un idéal (“Where would you like to live ? : au pays de l’idéal, ou plutôt de mon idéal”).

Si ses camarades sont tout aussi cultivés que lui, Marcel Proust se différencie par le sérieux qui définit ses réponses et par sa sensibilité. Il ne savait pas que, bien des années plus tard, ses confidences seraient analysées pour mieux connaître le grand écrivain qu’il était devenu.

Réponses de Marcel Proust au questionnaire d'Antoinette Faure
Les réponses de Marcel Proust dans le cahier d’Antoinette Faure – Photo trouvée sur le site d’Évelyne Bloch-Dano (lien à la fin de l’article)

Une jeunesse de Marcel Proust : un document passionnant

  • J’ai aimé lire les recherches d’Évelyne Bloch-Dano et découvrir avec elle qui et comment étaient les jeunes gens qui ont connu Marcel Proust lors de son adolescence. Dans ce livre, on en apprend également sur l’éducation des jeunes filles et sur les perspectives d’avenir qui s’offraient aux jeunes femmes de la bourgeoisie (le mariage ou le travail, mais pas les deux en même temps ; en règle générale, lorsqu’une femme choisissait de se consacrer à un métier, elle restait célibataire). C’est toute une génération et une société qui surgissent sous la plume de l’auteur. Elle nous offre une plongée dans la bonne société, régie par des règles, avec des habitudes de vie et des rituels particuliers, comme les séjours récurrents en Normandie par exemple. On retrouve beaucoup de ces aspects dans A la recherche du temps perdu (notamment dans le comportement des jeunes filles en fleurs), ce qui fait du livre d’Évelyne Bloch-Dano un document qui ouvre une porte sur l’œuvre de Marcel Proust et qui permet de mieux l’appréhender. Une jeunesse de Marcel Proust est aussi le récit d’une enquête sur un questionnaire partagé à travers le monde mais dont l’histoire reste peu connue. C’est un livre qui ravira les lecteurs de Proust mais aussi ceux qui souhaitent plonger dans la vie de la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle.

Les photos illustrant cet articles viennent du site d’Évelyne Bloch-Dano.

Un grand merci aux éditions Stock qui ont accepté de m’envoyer cet ouvrage !

Documents, Essais

Explorer le monde avec l’Atlas Obscura

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« 650 lieux étranges et merveilleux à explorer ». Il n’en fallait pas plus pour me donner envie de plonger dans l’Atlas Obscura proposé par les éditions Marabout. Et comme parfois j’ai de la chance, je l’ai gagné grâce au site Lecteurs.com.

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En quelques mots, la présentation de l’atlas a su capter mon attention et provoquer ma curiosité. Mystère, étrange, merveilleux, secrets… ce sont des mots qui me parlent (surtout à mon imagination !).

Les auteurs de l’Atlas Obscura nous présentent des endroits à visiter, hors des sentiers battus  et des lieux présentés dans les guides habituels. Classés par continents et sous-classés par pays, ces lieux sont de tous genres : temples, musées (souvent macabres), châteaux et monuments, aires naturelles, cimetières, architecture insolite, collections extraordinaires, rituels et rites…  Ils permettent de découvrir des faces cachées des pays. Les explications sont toujours intéressantes : en quelques lignes, les auteurs nous apprennent des  coutumes des populations et des épisodes historiques peu connus. C’est parfait pour apprendre de manière ludique.

Quelques exemples : un temple bouddhiste construit avec des bouteilles de bière en Thaïlande, un musée des relations rompues en Croatie (avec notamment des lettres et une hache dont une femme s’est servie pour briser les meubles de son ex), le dernier pont de corde inca au Pérou (qui ressemble aux ponts qu’on peut voir dans les Indiana Jones par exemple), des centrales nucléaires abandonnées, et…le buste de Lénine en Antarctique !

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On peut se servir de l’Atlas Obscura pour préparer ses prochaines vacances mais aussi pour découvrir le patrimoine de zones géographiques difficilement accessibles. Les nombreuses illustrations et cartes en font un ouvrage agréable à feuilleter. Avec son index par thème et son index alphabétique, c’est aussi un livre pratique qui permet de retrouver des lieux facilement. Il plaira aux aventuriers intrépides comme aux curieux.

Documents, Essais

Le souffle d’octobre 1917 – Bernard Pudal et Claude Pennetier

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2017 est l’année du centenaire de la révolution russe. Certains parlent de révolutions russes au pluriel, parce qu’il y a d’abord eu le renversement du tsar en février, puis la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre. Si le titre de l’ouvrage parle du « souffle d’octobre 1917 », c’est parce que, comme le sous-titre « L’engagement des communistes français » l’indique, il s’intéresse au régime communiste et à l’engouement qu’il a provoqué en France.

Tout ce qui concerne la Russie me passionne, aussi, dès que je vois un livre traitant de ce pays, je ne résiste pas. Quand j’ai vu cet ouvrage dans la liste des livres proposés par Babelio lors du dernier Masse critiques, j’ai sauté sur l’occasion. Le livre de Pudal et Pennetier réunit deux aspects qui m’intéressent : l’histoire de l’URSS et l’étude du Parti communiste français (PCF) (mes études en science politique jouent beaucoup dans cet intérêt !).

La question à laquelle tente de répondre le livre est : pourquoi, en France, tant de personnes d’horizons divers ont adhéré à la discipline du PCF, imposée par Moscou ? Si l’on s’intéresse à ces engagements militants à travers notre regard, l’adhésion au parti peut nous sembler étrange, voire risible. Quoi, des gens ont cru au projet soviétique ? sommes-nous tentés de nous demander avec un accent moqueur dans la voix. Alors qui étaient-ils ? Des utopistes qui ne voyaient pas la répression mise en place par le Parti communiste, ou qui ne voulaient pas la voir ? Certains auteurs ont répondu en parlant d’illusion : les militants étaient aveuglés par la propagande communiste. Cette thèse ne paraît pas satisfaisante aux yeux des auteurs.

Pour répondre à la question de l’engagement des militants français, les deux auteurs se sont penchés sur des documents d’une grande richesse : des notices biographiques rédigées par les militants. Ceux-ci devaient en effet répondre à des questionnaires établis par Moscou. Les catégories de questions sont les suivantes : origine et situation sociale ; situation de parti ; instruction et développement intellectuel ; participation à la vie sociale ; répressions subies et casier judiciaire.

Recueillis par le PCF, les documents étaient ensuite envoyés illégalement à Moscou. Le but était de contrôler les militants et de savoir lesquels pouvaient constituer des sources d’ennuis, comme des militants qui se révéleraient être des taupes par exemple. Mais Moscou se sert aussi de ces autobiographies pour valoriser les bons éléments. Ce sont donc des évaluations qui permettent au Parti de contrôler ce qui se passe au-delà des frontières de l’URSS. Pour les auteurs, ces documents sont riches d’enseignement.

« Ce qui caractérise ce questionnaire, c’est donc son extrême précision qui n’a pas seulement un sens policier ou politique mais aussi une dimension sociologique. » (p.53)

Dimension sociologique parce qu’il faut « constater la diversité des trajectoires conduisant au PC, la singularité de chaque destin militant, mais aussi la pluralité des rapports au « Parti », du fidéisme sans faille au doute dévastateur ». (p.19)

C’est ce qu’étudient dans ce livre les auteurs. Les documents reposaient en Russie mais ont été mis à la disposition des chercheurs il y a quelques années. Ces archives ont fait l’objet d’un travail de dépouillement de 1992 à 2014. C’est donc un important travail qui a été effectué pour analyser les documents. Je tenais à le préciser parce que c’est un travail de fourmi qui fait de ce texte un document de référence.

Après des explications générales sur l’importance de ces autobiographies, que les auteurs mettent en lumière avec l’histoire du PC, viennent des parties thématiques constituées d’informations et de la retranscription de notices biographiques. La lecture des réponses des adhérents est passionnante. Nous plongeons dans l’histoire de ces hommes et de ces femmes venant de tous les horizons. Ces derniers sont mis en évidence par les parties thématiques : nous découvrons donc des anarchistes, des ouvriers, des syndicalistes, des paysans, des Juifs, des Algériens, des catholiques, des intellectuels… Leurs réponses aux questionnaires nous renseignent sur leurs motivations et leurs rapports au Parti.

Les aspirations sont diverses. Lutte contre le capitalisme. Défense des droits des ouvriers et des ouvrières. Souhait d’une société plus juste et équitable. Défense des minorités. Pour certains, c’est la volonté de faire partie d’un groupe qui les motive. Il faut savoir que le Parti communiste français n’encadrait pas seulement ses membres pour les questions politiques mais les accompagnait dans tous les aspects de leur vie. C’était pour beaucoup d’entre eux bien plus qu’un parti politique. Les témoignages nous permettent d’en savoir plus sur ce qu’apportait le PCF à ces militants.

Le souffle d’octobre 1917 est donc une petite mine d’or, un concentré d’archives passionnantes savamment éclairées par des explications très intéressantes. L’ouvrage peut plaire aux politistes et historiens mais aussi à un plus large public puisque les auteurs contextualisent les témoignages.

A mettre entre les mains des curieux qui se demandent pourquoi octobre 1917 a provoqué un tel engouement en France !

Je remercie Babelio et les éditions de l’Atelier pour cette belle découverte.

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Documents, Essais·Romans

La guerre et la paix de Tolstoï #1 – Entre roman et traité d’histoire

J’ai lu La guerre et la paix.

Mais que dire après avoir fait ce constat ? Que dire après avoir ressenti, avouons-le, une certaine fierté d’être venue à bout de ces nombreuses pages ? On en a déjà tellement dit sur cette fresque passionnante. Alors, après ma lecture, une question m’a occupé l’esprit : que pourrai-je dire de ce livre ? Et après y avoir longuement réfléchi, la réponse est : beaucoup de choses. Il y a plusieurs aspects que je souhaiterais traiter et c’est pourquoi je vais réserver plusieurs articles à Guerre & Paix.

Pour ce premier article, abordons le genre de La guerre et la paix.

Entre roman et traité d’histoire

Je me suis lancée dans la lecture de Guerre et Paix en croyant que c’était un roman. Un grand roman dans lequel je suivrai des familles sur plusieurs années. Mais ce n’est pas un roman à part entière. Je fus assez surprise de lire, après quelques chapitres, des pages sur la stratégie militaire et le sens de l’Histoire. Ce sont des pages qui sortent complètement du récit pour aborder des points théoriques.

« Qu’est-ce que La guerre et la paix ? Ce n’est pas un roman, moins encore un poème, moins encore une chronique historique. La guerre et la paix est ce qu’a voulu et a pu exprimer l’auteur dans la forme où cela s’est exprimé. » (Tolstoï)

Des intrigues romanesques

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Moscou en 1800, par Fedor Yakovlevich Alekseev

L’incipit nous fait entrer de plain-pied dans un salon bien connu de la haute société pétersbourgeoise : celui d’Anna Pavlovna Scherer, demoiselle d’honneur de l’impératrice douairière. La conversation tourne, comme souvent depuis quelques temps, autour de Napoléon, qu’on appelle « Buonaparte » pour montrer qu’on ne l’apprécie guère. Le ton est donné : Guerre et Paix traite des guerres napoléoniennes. De 1805 à 1820, nous suivons plusieurs familles de l’aristocratie russe dont les jeunes fils participent aux conflits qui rythment ce début XIXe siècle.

Difficile de ne pas se perdre, au début, avec tous ces personnages qui gravitent dans la société et sur le champ de bataille. Les présenter un à un serait laborieux, pour vous comme pour moi. Mais présentons quelques uns d’entre eux. Pierre Bézoukhov, de retour d’une dizaine d’années passées en Europe, a du mal à se faire aux mœurs russes et n’hésite pas à parler des idées révolutionnaires qui ont forgé sa pensée. Ce n’est bien sûr pas du goût de tous, d’autant plus que Pierre a été conçu hors mariage. Un homme de peu, en somme, bien que la fortune de son père soit considérable. Personne ne croyait que l’héritage de celui-ci reviendrait à son fils illégitime, c’est pourtant ce qui arrive. Et comme l’argent rend sympathique, Pierre, désormais comte Bézoukhov, se retrouve entouré d’amis. Il peut heureusement compter sur André Bolkonsky, dont le père a multiplié les exploits militaires sous le règne de Catherine II. André, marié depuis peu, est sur le point de devenir père. Il n’a pourtant qu’une envie : rejoindre le champ de bataille. Il emmène sa femme, Lise, à Lyssia Gory, la propriété de son père (Nicolas, prince Bolkonsky). Lise y retrouve Marie, la soeur d’André, martyrisée par son père tyrannique. Marie est la femme que les grandes familles veulent comme belle-fille, à cause de la fortune de son père. Parmi ces familles, il y a les Rostov. Nicolas et Natacha, l’aîné et la cadette des enfants, font le bonheur de leurs parents et sont appréciés de tous. Le comte et la comtesse Rostov comptent sur leur fils pour faire un beau (entendez riche) mariage et renflouer leurs dettes. Mais Nicolas est depuis longtemps amoureux de sa cousine Sonia et lui a promis de l’épouser. Quant à Natacha, c’est une jeune fille vive, positive, qui aime tout le monde et tombe amoureuse à de multiples reprises. Elle vit chaque instant intensément, ne cachant pas ses émotions. Elle représente la bouffée d’air frais dont ont besoin les Russes lorsque les défaites arrivent.

Tous ces personnages se rencontrent, en rencontrent d’autres, grandissent, et vivent les guerres napoléoniennes de différentes manières.

André Bolkonsky est mon personnage préféré. Son parcours donne à Guerre et Paix la dimension d’un roman d’apprentissage. Ses convictions sur la guerre et sur la manière dont on mène une bataille évoluent au fil des années et de son expérience sur le front. Voir la mort de près agit sur lui comme une révélation. Sombre et peu enclin aux plaisirs, il s’ouvre au monde en trouvant l’amour, mais c’est le pardon qu’il accorde à un ennemi qui lui fait prendre pleinement conscience de ce que la vie peut offrir. André est, à mon avis, le personnage le plus travaillé et le plus abouti de l’œuvre.

Guerre et Paix, c’est l’histoire de tous ces personnages. Une petite histoire qui s’inscrit dans la grande. Qu’ils soient les jouets du destin ou des personnages agissant librement, dans tous les cas, la politique les empêche de suivre le chemin qu’ils s’étaient tracé.

Une réflexion sur la guerre et l’Histoire

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Bataille de la Moskowa, par Louis-François Lejeune

Le récit sur les familles russes est régulièrement coupé par des considérations sur la guerre et le sens de l’Histoire. En Russie, Napoléon provoque des sentiments contradictoires. Il y a ceux qui le respectent pour avoir diffusé dans toute l’Europe l’esprit issu des Lumières (il faut par ailleurs savoir qu’en 1814 et en 1815, la Russie a occupé la France et le tsar Alexandre Ier s’est installé en France. La cohabitation entre les Français et les Russes s’est en règle générale bien passée et beaucoup de Russes ont voulu apporter dans leur pays ce qu’ils avaient vu en France). Et il y a ceux qui ne peuvent pas le voir en peinture. Tolstoï semble figurer dans la seconde catégorie. Dans Guerre et Paix, Tolstoï décrit Napoléon comme s’il n’était qu’un simple personnage, et nie le rôle qu’a pu jouer l’empereur dans les succès de l’armée française et de ses alliés. Mais loin d’être totalement chauvin, il fait de cette idée une thèse générale : qu’ils soient français ou russes, les décideurs n’ont pas eu l’importance qu’on leur prête en ce qui concerne les grandes batailles de notre Histoire. Mais alors, qui a eu le pouvoir de faire basculer les événements ? Qui a fait en sorte que les Français gagnent alors que tout les poussait à perdre, et inversement ?

Tolstoï évoque l’importance des soldats qui, réunis, forment une marée humaine capable de tout détruire. Mais après de multiples considérations, il en vient à sa conclusion et expose sa théorie : on ne peut pas expliquer les raisons d’une défaite ou d’une victoire parce que c’est une force indéfinissable qui les a provoquées.

« L’ensemble des causes d’un phénomène est inaccessible à l’intelligence humaine, mais le besoin de rechercher ces causes est inscrit dans l’âme de l’homme.[…] Il n’y a pas et ne peut y avoir de causes d’un événement historique en dehors de l’unique cause de toutes les causes. »

On peut y voir une théorie du déterminisme, de la fatalité. Quand on croit que Napoléon et Alexandre Ier ont pris des décisions qui ont influencé le cours de l’Histoire, Tolstoï nous dit qu’en réalité, ces décisions étaient indépendantes de leurs volontés. Elles leurs auraient été imposées par une force que Tolstoï ne peut pas nommer.

« De même qu’on ne peut répondre à la question : « quand fut décidé l’abandon de Moscou ? » on ne peut pas répondre à la question « quand et par qui fut prise la décision d’aller à Taroutino ? » C’est seulement lorsque les troupes arrivèrent à Taroutino sous l’action d’innombrables forces différentielles que les hommes se persuadèrent qu’ils l’avaient voulu et prévu depuis longtemps. »

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L’incendie de Moscou, par Viktor Mazurovsky

Si vous décidez de vous lancer dans la lecture de ce chef d’œuvre, attendez-vous à y trouver des pages sur les stratégies militaires et sur l’Histoire. Guerre et Paix est un savant mélange de fiction et de réflexion, et ne peut pas être rangé dans un seul genre littéraire. C’est une grande fresque réaliste que nous propose Tolstoï. Il nous décrit dans les moindres détails les sentiments qui animent les personnages et les scènes de guerre qui s’offrent à leurs yeux. Si je me suis parfois perdue dans le nom des nombreuses batailles, j’ai tout de même gardé le plaisir de lire ce grand livre.