Romans

Je me suis tue de Mathieu Menegaux, une tragédie du silence

Dire l’indicible. Mettre des mots sur des actes qu’on n’ose nommer. Confronter le lecteur à ce qui lui fait horreur. A ce qui lui fait peur. C’est l’un des rôles de la littérature. C’est l’une des raisons pour lesquelles les écrivains écrivent et pour lesquelles les lecteurs lisent. Je me suis tue de Mathieu Menegaux remplit ce rôle à la perfection.

Il n’y a pas d’acte dans ce roman et pourtant c’est une véritable tragédie qui se déroule sous nos yeux. Comme les personnages tragiques, Claire est le jouet du destin. Qu’il y ait des dieux ou non, une chose est sûre : la fatalité s’abat sur elle. Dès le début, le lecteur sait qu’elle a commis un crime. Un crime que la société ne peut pas pardonner. On ne sait pas ce que Claire a fait, mais on sait que ça dépasse l’entendement.

« Hommes ou femmes, jurés populaires ou magistrats, experts ou témoins, spectateurs ou commentateurs, peu importe, de toute façon. Tout ce beau monde, face à moi, m’a condamnée dès que je me suis installée dans le box, avant même la lecture de l’acte d’accusation. Je suis entrée dans ce procès sans aucune chance d’en sortir libre. » (p.10)

Dans une lettre qu’elle adresse à toutes ces personnes qui la jugeront, Claire explique son geste. Elle se confie, se dévoile, révèle ses secrets. Après avoir choisi le silence, elle parle. On découvre alors pourquoi cette femme heureuse et comblée, du moins en apparence, vit une telle descente aux Enfers.

Après une soirée passée chez un collègue d’Antoine, son mari, Claire décide de rentrer seule. Elle subit alors une agression sexuelle. Et décide de se taire. Tout commence par ces mots : « Je me suis tue. » Ce silence va avoir des répercussions que Claire n’aurait pas pu prévoir.

Tout s’enchaine très vite. Le silence de Claire est suivi d’une nouvelle catastrophe, qui, elle, précède un nouveau silence. Claire ne maîtrise plus rien, tout lui échappe. Les coups du sort se multiplient et la frappent de plein fouet. Jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable.

A chaque fois qu’elle peut se confier, Claire décide de se taire. Par honte, par peur. Parce qu’elle craint de disparaître derrière le statut de victime. Claire ne veut pas être traitée comme une petite chose fragile. Alors elle se tait. Toutes ces craintes la plongent dans un tourment dont elle ne peut plus sortir.

Je me suis tue est une terrible tragédie. C’est une tragédie parce qu’on sait qu’il n’y aura pas de dénouement heureux. Tout va finir de la pire des manières, on le sait dès le début.

Ce premier roman de Mathieu Menegaux nous confronte à nos propres angoisses. Qu’aurions-nous fait à la place de Claire ? Et si avions dû la juger, quelle décision aurions-nous prise ? Ce qui nous paraît impensable, impardonnable, apparaît peu à peu, au fil des pages, sous un jour nouveau.

Je me suis tue est un roman dérangeant. C’est un roman qui fait froid dans le dos. J’y ai pensé pendant des jours, et j’y pense encore. J’aime ces romans qui me mettent sous les yeux des situations dont je voudrais détourner le regard. Impossible de rester de marbre face à ce roman maîtrisé d’une main de maître du début à la fin.

Mathieu Menegaux m’a bouleversée. Et c’est ce que je demande à la littérature.

(Un grand merci à Amandine du blog L’ivresse littéraire pour m’avoir prêté ce roman !)

Je me suis tue

Romans

En route vers toi – Sara Lövestam

800px-Signe_Bergman
Signe Bergman, déléguée suédoise de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes entre 1909 et 1920 (attention : ce n’est pas la Signe du roman dont je vais vous parler)

Le 8 mars est passé, et avec lui la Journée internationale pour les droits des femmes. Une journée, pour des années de lutte, ou plutôt devrais-je dire des siècles. Le 8 mars est l’occasion de remercier les grandes figures féministes qui ont défendu les droits des femmes, mais aussi des femmes plus discrètes qui ont œuvré dans l’ombre pour affirmer leur place dans la société. Parmi ces femmes, célèbres et inconnues, il y a les suffragettes. Ce terme est surtout utilisé pour nommer les Anglaises, mais il y eut des suffragettes dans d’autres pays, et notamment en Suède.

Le combat pour le droit de vote des femmes en Suède est la toile de fond du roman En route vers toi. Nous y suivons deux héroïnes : Hanna, une jeune femme qui vit à notre époque, et Signe, une institutrice vivant en 1906 (ce n’est pas Signe Bergman, la femme de l’illustration). C’est par l’intermédiaire de quatre objets que nous faisons la connaissance de ces deux personnages : une broche, une paire de lunettes, une règle en bois et des bottines. Ces quatre objets ont appartenu à Signe, et bien des années plus tard, le hasard les réunit et les place entre les mains de Hanna.

De la lutte pour le droit de vote à l’affirmation de soi

Nous suivons Signe de 1906 à 1921. C’est sa rencontre avec Anna, une suffragette, qui la pousse à rejoindre les femmes qui luttent pour obtenir le droit de vote. Au cours de ces années, l’institutrice évolue et s’affirme. Elle apprend à défendre ses idées, ce qui ne plait pas aux habitants de Tierp, petit village éloigné de la modernité de Stockholm. Parce qu’elle est une femme, Signe a un salaire inférieur à celui des instituteurs. C’est d’abord pour arrêter cette injustice que Signe s’engage, avant de s’intéresser au droit de vote. Mais ses convictions dérangent. L’arrivée d’Anna, une jeune femme venant d’une famille aisée de Stockholm, chamboule la vie de Signe.

Avec Anna, Signe ne va pas seulement apprendre à argumenter et défendre ses idées, mais aussi à accepter son homosexualité. Paradoxalement, les habitants de Tierp ne semblent pas se douter de la relation que vivent les deux jeunes femmes. Étant institutrice, Signe ne peut pas se marier et continuer d’exercer son métier (car l’institutrice doit être entièrement dévouée à l’instruction des enfants). Alors la voir passer son temps avec une femme est préférable que de la voir fréquenter un homme.

Aux côtés de Signe, on suit les femmes qui luttent pour le droit de vote et on s’indigne face aux remarques sexistes auxquelles elles doivent faire face. Le chemin est long et difficile et on ne peut que les admirer pour leur ténacité. Les personnages féminins décrits par l’auteur sont hauts en couleurs et très attachants.

Enquêter sur une autre pour retrouver confiance en soi

A notre époque, Hanna bénéficie des droits acquis grâce au combat des femmes. Mais elle ne s’en rend pas compte car, ayant toujours vécu avec ces droits, elle ne réalise pas qu’elle en bénéficie grâce à un long combat. Hanna travaille dans un centre de recherche d’emploi, ne s’y plaît pas, et surtout : elle ne se plait pas à elle-même. Elle ne se respecte pas, et donc ne s’oppose pas au fait que les autres ne la respectent pas non plus. Sa mère est détestable. Quant à Johan, le compagnon d’Hanna, il ne cesse de se moquer d’elle. Leur couple ne fonctionne plus : ils ne se parlent plus, ne se regardent plus.

Quand Hanna se retrouve, par hasard, en possession des objets ayant appartenu à Signe, elle s’y intéresse pour mieux oublier sa propre vie. Lorsqu’elle porte les lunettes de Signe, Hanna retrouve confiance en elle et s’affirme. Elle embarque dans ses recherches un commissaire-priseur en fin de carrière et tous deux parcourent le pays pour retracer le parcours de Signe. Leur enquête a fait ressurgir en moi des souvenirs liés au travail de recherche que j’ai fait pour mon mémoire. Je me suis retrouvée en Hanna en lisant ses questionnements, sa joie de trouver des indices, son émotion lorsqu’elle découvre des lettres de Signe…

Hanna est un personnage lui aussi très attachant et dans lequel les jeunes femmes pourront facilement voir leur reflet : elle manque cruellement de confiance en elle, se trouve trop ceci, trop cela, pas assez comme-ça… Le roman montre que quelle que soit l’époque, début XXe siècle ou XXIe siècle en l’occurrence, les femmes souffrent du poids des attentes de la société.

En cherchant à en savoir plus sur Signe, Hanna fait parallèlement le chemin vers la confiance en soi. C’est aussi un combat qu’elle mène, qui n’a peut-être pas la même ampleur que la lutte pour l’obtention de droits, mais qui est tout de même difficile et qui demande de se battre à chaque instant.

Ce sont donc de beaux portraits de femmes que nous propose Sara Lövestam. On s’attache facilement à Signe et Hanna mais aussi aux personnages secondaires. J’ai aimé les suivre dans leurs cheminements et j’ai ressenti cette tristesse particulière qu’ont les lecteurs quand ils quittent les personnages et regrettent d’avoir lu leurs aventures trop vite et de voir arriver, déjà, le dernier mot.

En-route-vers-toi

Enregistrer

Documents, Essais·Romans

La guerre et la paix de Tolstoï #1 – Entre roman et traité d’histoire

J’ai lu La guerre et la paix.

Mais que dire après avoir fait ce constat ? Que dire après avoir ressenti, avouons-le, une certaine fierté d’être venue à bout de ces nombreuses pages ? On en a déjà tellement dit sur cette fresque passionnante. Alors, après ma lecture, une question m’a occupé l’esprit : que pourrai-je dire de ce livre ? Et après y avoir longuement réfléchi, la réponse est : beaucoup de choses. Il y a plusieurs aspects que je souhaiterais traiter et c’est pourquoi je vais réserver plusieurs articles à Guerre & Paix.

Pour ce premier article, abordons le genre de La guerre et la paix.

Entre roman et traité d’histoire

Je me suis lancée dans la lecture de Guerre et Paix en croyant que c’était un roman. Un grand roman dans lequel je suivrai des familles sur plusieurs années. Mais ce n’est pas un roman à part entière. Je fus assez surprise de lire, après quelques chapitres, des pages sur la stratégie militaire et le sens de l’Histoire. Ce sont des pages qui sortent complètement du récit pour aborder des points théoriques.

« Qu’est-ce que La guerre et la paix ? Ce n’est pas un roman, moins encore un poème, moins encore une chronique historique. La guerre et la paix est ce qu’a voulu et a pu exprimer l’auteur dans la forme où cela s’est exprimé. » (Tolstoï)

Des intrigues romanesques

moscou-en-1800-par-fedor-yakovlevich-alekseev
Moscou en 1800, par Fedor Yakovlevich Alekseev

L’incipit nous fait entrer de plain-pied dans un salon bien connu de la haute société pétersbourgeoise : celui d’Anna Pavlovna Scherer, demoiselle d’honneur de l’impératrice douairière. La conversation tourne, comme souvent depuis quelques temps, autour de Napoléon, qu’on appelle « Buonaparte » pour montrer qu’on ne l’apprécie guère. Le ton est donné : Guerre et Paix traite des guerres napoléoniennes. De 1805 à 1820, nous suivons plusieurs familles de l’aristocratie russe dont les jeunes fils participent aux conflits qui rythment ce début XIXe siècle.

Difficile de ne pas se perdre, au début, avec tous ces personnages qui gravitent dans la société et sur le champ de bataille. Les présenter un à un serait laborieux, pour vous comme pour moi. Mais présentons quelques uns d’entre eux. Pierre Bézoukhov, de retour d’une dizaine d’années passées en Europe, a du mal à se faire aux mœurs russes et n’hésite pas à parler des idées révolutionnaires qui ont forgé sa pensée. Ce n’est bien sûr pas du goût de tous, d’autant plus que Pierre a été conçu hors mariage. Un homme de peu, en somme, bien que la fortune de son père soit considérable. Personne ne croyait que l’héritage de celui-ci reviendrait à son fils illégitime, c’est pourtant ce qui arrive. Et comme l’argent rend sympathique, Pierre, désormais comte Bézoukhov, se retrouve entouré d’amis. Il peut heureusement compter sur André Bolkonsky, dont le père a multiplié les exploits militaires sous le règne de Catherine II. André, marié depuis peu, est sur le point de devenir père. Il n’a pourtant qu’une envie : rejoindre le champ de bataille. Il emmène sa femme, Lise, à Lyssia Gory, la propriété de son père (Nicolas, prince Bolkonsky). Lise y retrouve Marie, la soeur d’André, martyrisée par son père tyrannique. Marie est la femme que les grandes familles veulent comme belle-fille, à cause de la fortune de son père. Parmi ces familles, il y a les Rostov. Nicolas et Natacha, l’aîné et la cadette des enfants, font le bonheur de leurs parents et sont appréciés de tous. Le comte et la comtesse Rostov comptent sur leur fils pour faire un beau (entendez riche) mariage et renflouer leurs dettes. Mais Nicolas est depuis longtemps amoureux de sa cousine Sonia et lui a promis de l’épouser. Quant à Natacha, c’est une jeune fille vive, positive, qui aime tout le monde et tombe amoureuse à de multiples reprises. Elle vit chaque instant intensément, ne cachant pas ses émotions. Elle représente la bouffée d’air frais dont ont besoin les Russes lorsque les défaites arrivent.

Tous ces personnages se rencontrent, en rencontrent d’autres, grandissent, et vivent les guerres napoléoniennes de différentes manières.

André Bolkonsky est mon personnage préféré. Son parcours donne à Guerre et Paix la dimension d’un roman d’apprentissage. Ses convictions sur la guerre et sur la manière dont on mène une bataille évoluent au fil des années et de son expérience sur le front. Voir la mort de près agit sur lui comme une révélation. Sombre et peu enclin aux plaisirs, il s’ouvre au monde en trouvant l’amour, mais c’est le pardon qu’il accorde à un ennemi qui lui fait prendre pleinement conscience de ce que la vie peut offrir. André est, à mon avis, le personnage le plus travaillé et le plus abouti de l’œuvre.

Guerre et Paix, c’est l’histoire de tous ces personnages. Une petite histoire qui s’inscrit dans la grande. Qu’ils soient les jouets du destin ou des personnages agissant librement, dans tous les cas, la politique les empêche de suivre le chemin qu’ils s’étaient tracé.

Une réflexion sur la guerre et l’Histoire

bataille-de-la-moskowa-louis-francois-lejeune-1822

Bataille de la Moskowa, par Louis-François Lejeune

Le récit sur les familles russes est régulièrement coupé par des considérations sur la guerre et le sens de l’Histoire. En Russie, Napoléon provoque des sentiments contradictoires. Il y a ceux qui le respectent pour avoir diffusé dans toute l’Europe l’esprit issu des Lumières (il faut par ailleurs savoir qu’en 1814 et en 1815, la Russie a occupé la France et le tsar Alexandre Ier s’est installé en France. La cohabitation entre les Français et les Russes s’est en règle générale bien passée et beaucoup de Russes ont voulu apporter dans leur pays ce qu’ils avaient vu en France). Et il y a ceux qui ne peuvent pas le voir en peinture. Tolstoï semble figurer dans la seconde catégorie. Dans Guerre et Paix, Tolstoï décrit Napoléon comme s’il n’était qu’un simple personnage, et nie le rôle qu’a pu jouer l’empereur dans les succès de l’armée française et de ses alliés. Mais loin d’être totalement chauvin, il fait de cette idée une thèse générale : qu’ils soient français ou russes, les décideurs n’ont pas eu l’importance qu’on leur prête en ce qui concerne les grandes batailles de notre Histoire. Mais alors, qui a eu le pouvoir de faire basculer les événements ? Qui a fait en sorte que les Français gagnent alors que tout les poussait à perdre, et inversement ?

Tolstoï évoque l’importance des soldats qui, réunis, forment une marée humaine capable de tout détruire. Mais après de multiples considérations, il en vient à sa conclusion et expose sa théorie : on ne peut pas expliquer les raisons d’une défaite ou d’une victoire parce que c’est une force indéfinissable qui les a provoquées.

« L’ensemble des causes d’un phénomène est inaccessible à l’intelligence humaine, mais le besoin de rechercher ces causes est inscrit dans l’âme de l’homme.[…] Il n’y a pas et ne peut y avoir de causes d’un événement historique en dehors de l’unique cause de toutes les causes. »

On peut y voir une théorie du déterminisme, de la fatalité. Quand on croit que Napoléon et Alexandre Ier ont pris des décisions qui ont influencé le cours de l’Histoire, Tolstoï nous dit qu’en réalité, ces décisions étaient indépendantes de leurs volontés. Elles leurs auraient été imposées par une force que Tolstoï ne peut pas nommer.

« De même qu’on ne peut répondre à la question : « quand fut décidé l’abandon de Moscou ? » on ne peut pas répondre à la question « quand et par qui fut prise la décision d’aller à Taroutino ? » C’est seulement lorsque les troupes arrivèrent à Taroutino sous l’action d’innombrables forces différentielles que les hommes se persuadèrent qu’ils l’avaient voulu et prévu depuis longtemps. »

lincendie-de-moscou-de-viktor-mazurovsky-1812
L’incendie de Moscou, par Viktor Mazurovsky

Si vous décidez de vous lancer dans la lecture de ce chef d’œuvre, attendez-vous à y trouver des pages sur les stratégies militaires et sur l’Histoire. Guerre et Paix est un savant mélange de fiction et de réflexion, et ne peut pas être rangé dans un seul genre littéraire. C’est une grande fresque réaliste que nous propose Tolstoï. Il nous décrit dans les moindres détails les sentiments qui animent les personnages et les scènes de guerre qui s’offrent à leurs yeux. Si je me suis parfois perdue dans le nom des nombreuses batailles, j’ai tout de même gardé le plaisir de lire ce grand livre.

Romans

Génération – Paula McGrath

Qu’ont en commun les personnages de Génération, dont les portraits brossés par Paula McGrath nous apparaissent comme dans un kaléidoscope ? Le poids d’un passé beaucoup trop lourd pour leurs épaules et transmis par leurs parents et leurs grands-parents. Des démons qui les hantent de génération en génération. Qu’ils dépassent les frontières ou non, qu’ils traversent des océans ou restent sur leur continent, ils sont rappelés par leurs racines.

1958. Paddy, irlandais, quitte son pays pour aller travailler dans les mines au Canada. 2010, Aine, irlandaise, va faire du wwoofing dans la ferme de Joe Martello aux États-Unis, dans l’Illinois. 2027, Bellis, irlandaise elle aussi, prend l’avion pour aller au Canada, sur les traces de son grand-père. Paddy fuit son pays à la recherche d’une meilleure situation. Aine fuit l’angoisse de la routine et surtout son ex-mari, bientôt père d’un deuxième enfant. Bellis fuit quelque chose qui la ronge de l’intérieur.

A ces portraits s’ajoutent ceux de Joe Martello et de ses parents, Franck et Judy. Carlos, travailleur mexicain ; Vicky, ancienne camarade de fac de Joe ; et Makiko, dont le fils Kane, élève de Vicky, prend des leçons de piano avec Judy, complètent le tableau.

Tous ces personnages se croisent, comme dans un film choral. Qu’ils passent quelques heures ensemble ou plusieurs semaines, leurs rencontres bouleversent la suite du roman et de leur existence.  Si on peut comparer ce roman à un film choral, ce n’est pas seulement pour les liens qui unissent tous les personnages. C’est aussi pour le style de l’auteur. En quelques mots, le décor est posé. Comme si Paula McGrath avait une caméra et nous donnait à voir la scène. Ses descriptions pourraient être des didascalies dans un scénario. Des phrases courtes, percutantes, qui interpellent le lecteur.

« Joe

Des trombes d’eau sur le pare-brise. Les essuie-glaces qui peinent à suivre. Le Grateful Dead pour lui tenir compagnie. Twisted. Broken. Langue épaisse, chargée, rouillée. Il ne sait plus quand il a parlé pour la dernière fois. Une nana sur Skype. Vietnam ? Non, Chine. Bafouillage et cafouillage. Dommage. Pas d’Anglais. Pas de connexion. Suivante.

De la gadoue marron sur le bord de la route, voilà tout ce qu’il reste de la neige. Le poloc-ploc-ploc qui tombe du toit lui signifie tous les ans le retour du printemps ; c’est son réveil, son dégel. Debout. Dehors. Dépêche. Au ravitaillement. Fais une liste. Des listes. Où es la liste ? Il fouille dans la boîte à gants ouverte. Il l’avait mise là. Elle est où ? Bon, et maintenant ? Qu’est-ce qu’il y avait sur cette liste ? Levé à l’aube. Il ne s’en souvient plus. Hier soir, il débordait d’idées. Qui ne sont plus que de vagues souvenirs. Merde. » (p.25)

Paula McGrath nous offre des descriptions sans concession de ces personnages qui gardent tout de même une part de mystère. Les années passent, les questions demeurent. Une certitude : chaque personnage joue un rôle important dans la vie des autres. Bien plus qu’ils ne veulent bien l’admettre. Les démons des générations précédentes continuent de les hanter mais pour certains, le retour aux sources peut s’avérer salvateur et porteur d’espoir.

Je remercie les éditions de la Table Ronde de m’avoir proposé de recevoir ce roman. Après avoir lu The Girls, j’étais curieuse de lire ce roman de la rentrée littéraire de janvier 2017. Ce ne fut pas le même coup de cœur que pour le livre d’Emma Cline, mais j’ai tout de même beaucoup aimé suivre les personnages de Paula McGrath et découvrir leurs secrets.

 generation-paula-mc-grath

Enregistrer

Romans

Repose-toi sur moi – Serge Joncour

« Repose-toi sur moi », quatre mots que l’on souhaite entendre quand nos vies pèsent trop lourdement sur nos épaules. Aurore voudrait qu’on les lui dise, ces mots, tant la pression qu’elle ressent lui paraît insurmontable. Chef d’entreprise et styliste, elle doit faire face à son associé, Fabian, qui lui met des bâtons dans les roues. Et ce n’est pas auprès de sa famille qu’elle trouve le réconfort espéré. Richard, son conjoint, est un homme d’affaire brillant qui ne pense qu’à conquérir de nouveaux marchés. Entre Aurore et lui, les conversations tournent principalement autour des soucis financiers de l’entreprise d’Aurore. La seule chose qu’ils partagent désormais est leur appartement. Quant aux enfants, ils grandissent et apprennent peu à peu à se débrouiller sans leur mère. Accaparée par son travail, notre héroïne se sent coupable de ne pas passer assez de temps avec ses jumeaux.

Aurore ne sait comment gérer tous les aspects de sa vie. Aussi, quand deux corbeaux font irruption dans la cour de son immeuble, son havre de paix qui la sépare du tumulte parisien et lui offre un repos éphémère avant de rejoindre son appartement, c’est comme si sa vie entière s’effondrait. Ces deux corbeaux l’observent et lui rappellent chaque jour à quel point elle se sent seule et désespérée. Elle aurait bien besoin de quelqu’un pour s’en débarrasser, elle qui se sent incapable d’affronter ses problèmes. Ça tombe bien, Ludovic, qui vit de l’autre côté de l’immeuble, du côté vieux et non rénové, n’a rien contre le fait de tuer ces oiseaux pour rassurer cette voisine qu’il ne comprend pas. Mais la mort des corbeaux n’arrange rien aux soucis professionnels d’Aurore et Ludovic est entraîné dans une série d’événements dont il perd vite le contrôle.

Les deux voisins n’ont a priori rien en commun. Elle est l’archétype de la working girl parisienne toujours pressée et toujours bien habillée. Ancien fermier, il a quitté la propriété familiale pour laisser le futur héritage à sa soeur et à son beau-frère. Elle voyage souvent. Il ne connaît que les paysages qui bordent la route qu’il prend pour rendre visite à ses parents. Elle aime la ville et lui ne se sent bien que près des champs. Elle est styliste, il travaille dans le recouvrement de dettes. Elle prend tout à coeur alors que lui, rien ne paraît l’atteindre. Cette alliance des contraires bouleverse l’ordre établi. Ensemble, Aurore et Ludovic brisent leur solitude mais cette histoire d’amour naissante est bien trop risquée. Ils se livrent et se dévoilent l’un à l’autre, et cette mise à nu les fragilise. Peuvent-ils se faire confiance ? Aurore ne se sert-elle pas de Ludovic pour résoudre ses problèmes ? Ludovic ne profite-t-il pas de l’apparente fragilité d’Aurore ? Lancés dans une course contre la montre pour sauver l’entreprise d’Aurore, les deux amants vont devoir apprendre à lâcher prise et à accepter que l’on prenne soin d’eux.

L’amour, la solitude, la ville et la campagne, le business, le règne des apparences, autant de thèmes abordés dans ce roman dont le sujet, finalement, est notre société. Une société dans laquelle les voisins ne se parlent pas alors qu’ils se voient tous les jours. Une société dans laquelle les pesticides s’imposent aux agriculteurs. Une société dans laquelle l’ami de toujours peut devenir un concurrent redoutable. Dans tout ça, on se construit des boucliers pour ne pas être détruit par les autres, et on en vient à oublier que parfois, on nous veut du bien. Avec poésie, tendresse et sensualité, Serge Joncour nous montre que ces quatre mots, « Repose-toi sur moi », peuvent être prononcés par des personnes inattendues. La fragilité n’est pas toujours là où on le croit.

« Si bien que là, maintenant, en se posant enfin dans sa chambre, après la peur qu’elle avait eue à l’idée de passer la nuit dehors, elle eut tout d’un coup l’envie d’appeler quelqu’un, elle ne savait pas qui, une voix à l’autre bout du fil qui simplement lui réponde, une voix qui la rassure, une voix qui sache trouver les mots, même à minuit passé, une voix qui lui ferait ce don insensé de tout écouter, et qui à distance saurait l’apaiser, lui dire qu’elle allait dormir malgré ce lit froid. Elle songea à appeler Richard, mais ce soir il était à ce showcase qu’ils sponsorisaient, elle ne se sentait pas de débarquer dans sa sphère par un coup de fil, pour se plaindre, lui demander de l’aide, depuis Londres qu’est-ce qu’il pourrait faire pour elle ? » (p.72)

« C’était irrationnel, elle ne connaissait pas cet homme, mais il persistait en elle à l’état de présence, au moins autant que les corbeaux. Elle refusait de penser à lui, lui défendant le droit d’exister en elle, et pourtant il l’intriguait. Il y a des êtres comme ça, qu’on ressent fortement, et même si on ne les connaît pas, même si ça se passe mal, d’instinct on se sent liés à eux. Peut-être que ça existait ça, un homme qui donne du courage, un inconnu qui vous soutient quand les vôtres ne pensent même plus à le faire et que soi-même on ne veut pas leur demander. Ce serait inimaginable d’en faire un allié, encore moins un ami, ni quoi que ce soit d’autre, et pourtant cet être la rassurait, là sur le moment, sa présence l’accompagnait. » (p.118)

Je remercie l’équipe de Lecteurs et les éditions Flammarion pour cette très belle lecture !

repose-toi-sur-moi

Romans

Le livre des Baltimore – Joël Dicker

Avec Joël Dicker, j’ai retrouvé le plaisir de lire des heures et des heures sans culpabiliser. Je fais partie de ceux qui se sentent mal dès qu’ils ne travaillent pas, dès qu’ils se reposent un peu trop sans accomplir quelque chose. Alors, même si je savoure mes heures de lecture, au fond, j’ai toujours l’impression d’être une mauvaise élève qui ne fait pas ses devoirs. Quand j’ai ouvert Le livre des Baltimore, il ne m’a fallu que quelques lignes pour plonger dans l’histoire de Marcus Goldman et oublier tout ce qui m’entourait. Deux jours plus tard, je tournais la dernière page, heureuse d’avoir lu le roman mais triste à l’idée de quitter ses personnages qui m’avaient accompagnée le temps de ma lecture.

C’est avec ce même sentiment de tristesse que j’avais dit au revoir à Marcus à la fin de La vérité sur l’affaire Harry Quebert. On retrouve le jeune écrivain à succès dans Le livre des Baltimore, roman qui peut être lu indépendamment du précédent. Quelques années après son enquête sur son professeur, Marcus écrit un nouveau livre. Cette fois, il raconte l’histoire de sa famille, une histoire marquée par les jalousies et les non-dits. Depuis l’enfance, Marcus divise les Goldman en deux groupes : les Goldman-de-Montclair et les Goldman-de-Baltimore. Les Goldman-de-Montclair, ce sont Marcus et ses parents. Ils font partie de la classe moyenne et vivent dans une petite maison dans le New Jersey. Les Goldman-de-Baltimore, ce sont l’oncle et la tante de Marcus et leurs enfants.Supérieurs aux Montclair, ils vivent dans une magnifique demeure d’un quartier chic. Marcus, enfant, admire les Baltimore et les envie. Il veut devenir un Baltimore. Il se sent même Baltimore, lorsqu’il va chez eux pendant les vacances, allant jusqu’à renier ses propres parents. Mais sur cette famille parfaite plane l’ombre du Drame. Dès la première page, Marcus nous apprend qu’un terrible événement a brisé la famille. Huit ans ont passé, et l’écrivain ressent le besoin de le raconter, alors même qu’il n’a toujours pas tous les éléments pour le comprendre.

Comme dans son précédent roman, Joël Dicker sait manier les retours en arrière pour ménager le suspens. Le modèle narratif ressemble à celui de La vérité sur l’affaire Harry Quebert mais ce n’est pas pour me déplaire. Les révélations rythment le récit sans temps mort et on tourne les pages sans s’en rendre compte. J’ai suivi avec plaisir les aventures du petit Marcus qui porte un regard naïf sur la vie a priori parfaite des Baltimore. Les trois cousins, Marcus, Hillel et Woody, forment le gang des Goldman, gang troublé par des tensions durant leur adolescence. Mais parce que les apparences comptent plus que tout, parce qu’ils ne veulent pas s’avouer leurs jalousies, les non-dits fragilisent l’amitié fraternelle des trois garçons.

Tout en laissant ses souvenirs le submerger, Marcus revient sur la vie d’écrivain, avec une remarque qui lui est faite au début du roman et qui revient comme un fil rouge jusqu’à la fin du roman : la vie d’un écrivain paraît simple, parce que l’écrivain ne donne pas l’impression de travailler. Le voisin de Marcus observe le jeune écrivain et estime qu’il ne travaille pas assez. Mais Le livre des Baltimore, en plus d’être l’histoire d’un drame, est aussi l’histoire de la construction d’un roman. C’est un roman dans le roman. La vérité sur l’affaire Harry Quebert nous offrait aussi une réflexion sur l’écriture, centrée sur la question de la page blanche et de l’inspiration. Ici, Marcus utilise l’écriture comme un exutoire : il a besoin de se débarrasser de tous ces secrets de famille, de toutes ces tensions, pour avancer. Son roman est un roman réparateur.

Grâce à Joël Dicker, grâce au Livre des Baltimore, je ne me suis pas posée de question existentielle pendant deux jours. J’ai tout oublié. Tout a disparu autour de moi. Je n’étais plus qu’une lectrice. Et je n’ai pas culpabilisé.

 « Écrire un livre, c’est comme ouvrir une colonie de vacances. Votre vie, d’ordinaire solitaire et tranquille, est soudain chahutée par une multitude de personnages qui arrivent un jour sans crier gare et viennent chambouler votre existence. Ils arrivent un matin, à bord d’un grand bus dont ils descendent bruyamment, tout excités qu’ils sont du rôle qu’ils ont obtenu. Et vous devez faire avec, vous devez vous en occuper, vous devez les nourrir, vous devez les loger. Vous êtes responsable de tout. Parce que vous, vous êtes l’écrivain. » (p.15)

« Pourquoi j’écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils en sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l’inviolable muraille de notre esprit, de l’imprenable forteresse de notre mémoire. » (p.476)

cvt_le-livre-des-baltimore_3731

Romans

Petit Pays – Gaël Faye

Quel est ce petit pays que le narrateur recherche en vain ? Est-ce le Burundi, qu’il a quitté alors qu’il n’était qu’un enfant ? Ou est-ce l’enfance, ce petit pays, ce pays des petits, ce territoire que l’on quitte dès lors que l’on porte sur le monde un regard d’adulte ? A travers le Burundi, où il espère retourner, c’est bien ses souvenirs d’enfant que tente de faire revivre Gabriel. Des souvenirs où ses journées étaient rythmées par l’insouciance des enfants heureux. S’amuser avec les copains, écrire à Laure, la correspondante française, échapper à l’attention des parents pour faire les quatre cents coups. N’avoir pour seul but que rire.

La fin de l’enfance approche lorsque les parents de Gabriel décident de se quitter. Un divorce difficile, des disputes à répétition que l’on tente de cacher aux enfants mais dont ils ne sont pas dupes. Le père de Gabriel est français. Sa mère est originaire du Rwanda et ne s’est jamais sentie à sa place au Burundi. Et déjà on voit se profiler les signes annonciateurs de la tragédie, inéluctable.

Le Rwanda s’enflamme. Puis le Burundi. Les parents de Gabriel se déchirent en même temps que les États. Il y a parfois de l’espoir, des élections qui laissent croire que tout va s’arranger. Mais la violence reprend. Le conflit s’immisce jusque dans les relations qu’entretient Gabriel avec ses amis. Les garçons se mettent à parler comme des grands, ils se disputent sur la question des Hutus et des Tutsis. Et, hauts comme trois mangues, veulent former un gang pour défendre leur territoire : leur ruelle, celle qui a abrité leurs jeux d’enfants. Gabriel ne veut pas prendre position. Il veut rester un enfant. Il veut continuer à aller chercher des mangues dans le jardin de leur voisine grecque pour les dévorer dans le repaire qu’il a trouvé avec ses copains. Mais ce repaire n’est déjà plus celui de l’enfance. Il a été gangrené par la violence du monde des adultes.

Tout s’effondre autour de Gabriel et c’est avec une naïveté lucide, ou une lucidité naïve, qu’il nous raconte comment il a quitté son petit pays. Avec les mots d’un enfant et la maturité d’un adulte.

Il y a des pages qui font sourire et qui font rire. D’autres qui questionnent. D’autres encore qui émeuvent. Du chaos naît un récit empreint de poésie dont la musicalité rappelle les premières amours de Gaël Faye.

“Cet après-midi là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours.

La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.” (p.133)

Livre lu dans le cadre des Matchs de la Rentrée littéraire. Petit pays fait partie de la sélection de Moka, l’une des marraines des MRL 2016.  Un grand merci à Price Minister !petit-pays

Enregistrer