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[Rentrée littéraire] La serpe de Philippe Jaenada, une enquête sur un tragique fait divers

château d'escoire
Le château d’Escoire –  Le Matin du 15 juin 1943 – Source RetroNews BnF

Lorsque j’ai lu la quatrième de couverture de La serpe de Philippe Jaenada, j’ai été intriguée : un fait divers de 1941, un triple crime non résolu, et un prétendu coupable devenu écrivain après avoir été acquitté. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité et me donner envie de plonger dans les 600 pages de ce livre de la rentrée littéraire.

Je ne vais pas attendre la fin de cette chronique pour vous le dire : j’ai adoré !

Trois crimes sordides

En 1941, le château d’Escoire (près de Périgueux) est le théâtre d’un drame sordide. Le matin du 25 octobre, trois corps sont retrouvés : George et Amélie Girard, frère et soeur, les propriétaires du château, et Louise Soudeix, la bonne. Leurs crânes et visages sont lacérés à coups de serpe. Le corps de George baigne dans une mare de sang. Et celui d’Amélie, en plus d’être disposé dans une mise en scène glauque, a subi plus de violence que les deux autres. Il y a un survivant : Henri Girard, le fils, qui devient très vite le principal (et unique) présumé coupable. Les villageois l’accusent, et leurs témoignages brossent un portrait peu avantageux de l’héritier Girard : dépensier, violent, égoïste, il détesterait sa tante Amélie et serait insupportable avec son père.

Les enquêteurs sont rapidement convaincus, comme les villageois, que c’est Henri le coupable. La porte de la cuisine était fermée à clef de l’intérieur, et a priori, aucun autre accès n’aurait pu permettre à un individu d’entrer sans se faire remarquer. Les enquêteurs pensent que le grand désordre n’est qu’une mise en scène d’Henri pour faire croire que le coupable était un voleur.

Bien que l’enquête soit menée dans le but d’accuser Henri Girard, ce-dernier est acquitté à l’issue du procès, provoquant la stupéfaction. On crie à la corruption avant de laisser tomber l’affaire, bien qu’Henri Girard souhaite relancer l’enquête afin de trouver le coupable (manœuvre pour faire oublier que c’est lui ?). Henri Girard va ensuite vivre à Paris puis en Amérique du Sud avant de revenir en France, d’écrire un roman et de connaître le succès grâce à l’adaptation cinématographique de son œuvre. Bien qu’il persiste à clamer son innocence, le soupçon reste et l’ombre des trois crimes plane toujours autour de lui, même bien après sa mort dans les années 1980.

Aujourd’hui, le mystère reste entier.

Le lecteur partie prenante du récit

Philippe Jaenada pense lui aussi, en lisant des articles sur Henri Girard, que c’est lui le coupable. Il ne comptait pas écrire sur les crimes du château d’Escoire, mais son ami Emmanuel, petit-fils d’Henri Girard, lui a soufflé l’idée à plusieurs reprises.

Le texte est construit sur un schéma qui rend compte du changement d’opinion de Philippe Jaenada : dans un premier temps, il relate le parcours d’Henri Girard, son enfance, ses relations avec sa famille, et montre comment tout porte à croire qu’il est coupable. Dans un deuxième temps, l’auteur met en scène ses recherches (aux archives notamment) concernant les crimes et l’enquête. Cette structure illustre la manipulation dont nous pouvons être victime, en tant que personne se renseignant sur l’affaire et en tant que lecteur. Comme les membres du jury du tribunal de l’époque, nous sommes influencés par les témoignages des villageois et par les procès-verbaux des enquêteurs. Il ne faut que quelques pages pour nous faire une opinion sur Henri Girard et clamer sa culpabilité. Puis, dans la deuxième partie, nous prenons conscience que l’enquête n’a pas été menée avec une totale objectivité et qu’il y a eu de graves manquements aux règles.

Philippe Jaenada joue avec le lecteur, tel Jacques le fataliste avec son maître, référence souvent utilisée par l’auteur. Avec beaucoup d’humour, il se met lui-même en scène, comme un personnage de roman policier tentant de lever le voile d’un mystère non résolu. Il se plaît à s’imaginer en Hercule Poirot et fait rire par son autodérision. Dès le début, l’auteur provoque la surprise en racontant son voyage avec une voiture dont un voyant allumé l’informe d’un pneu dégonflé : mauvais présage pour son séjour dans le Périgord ? Se faisant une joie de multiplier des préjugés de citadins, il s’imagine les regards noirs des villageois qui lui en voudront de venir remuer un passé enterré. Mais rien de tout cela : les habitants des environs du château sont habitués aux questions et aident comme ils le peuvent l’apprenti enquêteur. Le décalage entre les clichés romanesques d’une enquête (aventures rocambolesques, danger de mort qui plane sur un personnage un peu trop curieux, des habitants récalcitrants à l’aider, des épreuves physiques parfois extrêmes) et les situations que vit Philippe Jaenada (séjour dans un hôtel confortable, population accueillante et prête à répondre à ses questions, travail aux archives et lecture de dossiers) est drôle et offre une réflexion sur les ressors dramatiques utilisés par les écrivains.

“(On attend les crimes, les coups de serpe, la barbarie et le mystère, j’en ai bien conscience, pardon, mais ça ne va plus tarder – dans Jacques le Fataliste, on poireaute (gaiement, mais tout de même) jusqu’aux dernières pages pour que Jacques raconte enfin à son maître comment il a relevé le jupon de la belle Denise sur ses cuisses pour lui enfiler une jarretière, rien de plus, on acclame Diderot à juste titre, j’estime qu’on ne peut pas m’en vouloir.)” (p.99)

Rire pour ne pas pleurer

J’ai beaucoup aimé l’humour de Philippe Jaenada, qui, loin d’être déplacé, permet de prendre un peu de distance avec les événements relatés. Comment ne pas être touché par ce qu’on nous raconte, comment ne pas imaginer l’horreur de la scène du crime ? Le rire intervient comme un remède bienvenu pour le lecteur comme pour l’auteur. Face aux absurdités des enquêteurs et juges qui ne semblent pas réaliser que leurs accusations (fondées ou non) pourraient mener à la mort du présumé coupable, nous sommes tentés, comme le poète du Moyen-Age François Villon, de “rire en pleurs”. Philippe Jaenada s’investit beaucoup dans cette enquête et, derrière ses drôles de digressions, on devine à quel point il s’attache à la famille Girard et prend à cœur leur destin funeste, tout en restant objectif.

Un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire

L’auteur nous livre les résultats de ses nombreuses recherches et précise un détail de taille : ce sont des hypothèses. Philippe Jaenada n’a pas la prétention de résoudre un mystère vieux de plus d’un demi-siècle. Il s’est fait sa propre opinion et donne un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire. Mais surtout, il offre un portrait tout en sensibilité d’Henri Girard (qui a pris George Arnaud comme pseudonyme pour écrire, c’est-à-dire le prénom de son père et le nom de jeune fille de sa mère), un portrait qui s’affranchit des accusations qu’a subies l’écrivain.

Portrait d’Henri Girard ; description d’une justice parfois (souvent) absurde, dans un contexte particulier (nous sommes alors en 1941) ; roman d’aventure d’un écrivain bravant tous les dangers pour enquêter dans le Périgord ; texte mettant en scène la relation auteur/lecteur, le premier se jouant de l’attente du deuxième à l’aide de longues digressions pleines d’humour… La serpe est un livre riche qui nous touche, nous remue, nous fait réfléchir, rire et trembler d’effroi. Nul doute que Philippe Jaenada mérite de figurer dans les premières sélections du Goncourt et du Renaudot.

La serpe de Philippe Jaenada

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Mon rendez-vous manqué avec Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique de Jon Monnard

Je suis le compte Instagram de Jon Monnard depuis quelques temps et j’ai pu y suivre l’écriture de son premier roman, récemment publié. J’étais impatiente de le lire, surtout après avoir lu des retours de lecteurs enthousiastes. Aussi, quand j’ai vu que Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique était disponible dans la liste Masse Critique de Babelio, je n’ai pas hésité et ai demandé à la recevoir. Et à peine était-il arrivé que je plongeai dans les pages de ce roman. Et ce ne fut malheureusement par le coup de coeur que j’aurais aimé avoir.

Ça ne se commande pas. On peut être dans les meilleures dispositions du monde, on peut vouloir à tout prix aimer un roman, et au final se dire que non, on n’y arrive pas. Et il est alors d’autant plus difficile d’écrire son avis.

Mais commençons par le début. Pourquoi avoir voulu lire ce roman ? Le fait que je suive les aventures de l’auteur sur Instagram a bien sûr joué. Mais ce n’est pas l’unique raison. J’étais intriguée par le titre, jolie référence à Gatsby le Magnifique, et donc prometteur. La négation dans ce titre invite à s’interroger : pourquoi le héros (car on le soupçonne d’être celui qui prononce cette phrase) dit cela ? La quatrième de couverture apporte un début de réponse et donne envie d’aller plus loin. On y apprend que le roman raconte l’histoire de Coska, un jeune étudiant en art, qui gagne un prix d’écriture organisé par une maison de haute couture et se retrouve ainsi plongé dans le milieu de la mode. Dès le départ, j’ai été intéressée par le croisement de plusieurs pratiques artistiques dans un même récit : les arts graphiques, l’écriture, et le stylisme. J’avais très envie de savoir comment le héros allait vivre cette entrée dans un monde qu’il ne connait pas, et que je ne connais pas non plus. Je savais que Jon Monnard avait fait de nombreuses recherches et donc je voulais moi aussi, comme Coska, entrer dans ce monde inconnu.

Je suis entrée facilement dans le texte. Les descriptions des lieux sont maîtrisées et le lecteur peut facilement imaginer l’environnement dans lequel évolue Coska. La première partie est à la troisième personne, et le prénom du héros arrive tardivement, à la dernière page de la première partie. Il y a donc d’abord une mise à distance avec Coska, qui garde ainsi une part de mystère. Ce procédé m’a beaucoup plu. On apprend beaucoup sur le héros, sur ses difficultés à évoluer dans la société et sur son sentiment de ne pas être à sa place, tout en gardant un flou qui pousse à la curiosité, le tout savamment dosé. Autour du héros gravitent des personnages intéressants dont on devine rapidement l’importance dans le récit : le professeur Bataille et l’étudiante Apolline, la concierge de l’immeuble dans lequel vit Coska et sa fille Julia, le libraire antipathique… Ces personnages sont liés au monde de Coska, le premier, celui dans lequel il vit avant de gagner le concours d’écriture de la maison Martha Kahl.

Deuxième partie. Cette fois, le narrateur est Coska et nous entrons dans ses pensées. A un « il » énigmatique succède un « je » beaucoup moins mystérieux. Coska entre dans le milieu très fermé de la haute-couture, un milieu où les apparences comptent plus que tout. Il découvre qu’il faut mentir et boire pour réussir, et, surtout, montrer sa vie de rêve sur les réseaux sociaux. Cette fois, les personnages qui l’entourent sont moins décrits que ceux de la première partie. Et c’est là que la déception est arrivée. Je comprends que l’auteur ait voulu illustrer l’impossibilité de bien connaître les personnes dans ce milieu où l’on ne dévoile de soi que ce que l’on veut montrer. Mais ça m’a paru maladroit et pas assez fouillé. Je suis restée dans l’attente. J’avais l’impression de lire une suite de scènes dont les protagonistes me restaient étrangers, et bien que ce soit peut-être l’effet recherché, cela ne m’a pas plu. Dans cette deuxième partie, tout va très vite : les soirées se succèdent et se ressemblent toutes, le narrateur travaille peu sur son manuscrit et change très vite. Ce changement m’a paru également trop rapide. Le Coska de cette partie ne ressemble pas du tout à celui du début. Là encore, c’est un choix de l’auteur que je comprends, puisque le narrateur se laisse influencer par le milieu dans lequel il évolue désormais. Mais j’aurais aimé suivre plus en détail cette évolution. Là, j’ai eu cette impression que Coska changeait brutalement de personnalité, en une soirée.

Le roman a pourtant des thèmes qui m’intéressent. L’importance de l’apparence, liée à l’utilisation des réseaux sociaux, notamment. On retrouve également la recherche de la gloire, la volonté d’être connu, tout en ayant une existence oisive éloignée des contraintes du quotidien. On suit des personnages à la dérive, hyper connectés et complètement perdus. Mais ce qui m’intéressait au départ, le croisement de plusieurs pratiques artistiques, m’a au final paru trop peu développé : la haute-couture, l’édition, la musique, la photographie… il y en avait peut-être trop et tout cela m’a paru survolé, sans réel détail, et parfois caricatural (je pense notamment à l’éditeur de Coska).

Quand je dis que que j’aurais aimé un texte plus creusé et approfondi, ça sous-entend quelque chose de positif : si je n’avais rien aimé dans ce texte, je n’en demanderai pas plus. Malgré les critiques énoncées plus haut, je pense qu’il y a du bon dans ce roman (notamment dans la première partie). J’en attendais peut-être trop, suite aux avis positifs des lecteurs.

et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique

 

Ce premier roman fait vivre une belle histoire à son auteur et j’en suis très heureuse pour lui. Jon Monnard partage les commentaires de ses lecteurs sur son compte Instagram, et si vous souhaitez lire une critique élogieuse de Et à la fois…, je vous invite à lire l’avis d’Amandine sur L’ivresse littéraire.

Je remercie Babelio et les éditions l’Age d’homme !

 

 

 

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Effroyable descente aux Enfers avec Ce que tient ta main droite t’appartient de Pascal Manoukian

L'Enfer par Gustave Doré
Illustration de La Divine comédie (L’Enfer) de Dante par Gustave Doré

Ulysse et Orphée n’ont pas rencontré une telle horreur lorsqu’ils sont descendus aux Enfers. Ulysse va au royaume des morts pour parler à Tirésias, un devin de Thèbes, et obtenir des informations sur son retour à Ithaque. Orphée, lui, y va pour retrouver Eurydice et la ramener au monde des vivants. L’Enfer que va découvrir Karim n’est pas le royaume des morts de la mythologie grecque. C’est le royaume des vivants donnant la mort, un royaume qui n’attend pas que vous fassiez le chemin jusqu’à lui mais qui vient à vous, n’importe où, n’importe quand.

Charlotte est sauvagement assassinée lors d’un attentat revendiqué par Daesh, alors qu’elle prenait un verre avec deux amies. Le terroriste a actionné ses explosifs juste à côté d’elle. Il ne reste presque plus rien de Charlotte et du bébé qu’elle attendait. En l’espace de quelques secondes, Karim perd sa femme et leur enfant. Charlotte et Karim avaient choisi deux prénoms : pour un garçon, Ulysse, le héros grec à l’origine du cheval de Troie ; pour une fille, Isis, la déesse égyptienne. Karim aimait moins Isis, qui rappelle l’acronyme anglais de l’État islamique : the Islamic State of Irak and Shama. Charlotte balayait d’un revers de la main cette remarque : elle préférait penser à la référence mythique.

Karim sombre dans le désespoir. Alors, tel Ulysse qui entre chez les Troyens pour mieux les attaquer, Karim décide de rejoindre Daesh pour mieux atteindre ses dirigeants et se venger de la perte de sa femme et de son bébé. Karim est musulman, non par véritable conviction mais parce qu’il a été élevé dans ce culte. Il se sert de sa religion et de ses origines pour se faire remarquer par des recruteurs de l’État islamique. La facilité avec laquelle Karim parvient à entrer en contact avec un recruteur fait froid dans le dos. Et le voilà, en quelques jours, prêt à rejoindre la Syrie, en passant par la Belgique et la Turquie. Il fait ce voyage avec un couple et un enfant et avec une jeune femme qui va rencontrer son mari, un soldat de l’EI avec qui elle s’est mariée via Skype. Difficile de comprendre comment ils peuvent en arriver là. En évoquant les raisons de leur ralliement à Daesh, Pascal Manoukian parvient à mettre à jour les fractures de la société sans pour autant justifier leurs actes.

Ancien reporter de guerre, l’auteur décrit avec beaucoup de détails une Syrie ravagée par les conflits. Avec Karim nous découvrons un pays et une population anéantis. Nous découvrons ces lieux où on peut mourir pour avoir posé le pied trop près d’une mine. Où les attaques sont habituelles. Les nouveaux combattants, bien que préparés, sont sous le choc. Mais ils sont aussi surpris par la réalité qui s’imposent à eux, bien loin du rêve vendu par Daesh. A la place c’est un cauchemar qui les attend, mais sans réveil possible. Karim, lui, manœuvre pour se faire une place et côtoyer les dirigeants. Il joue un jeu dangereux, et le retour en arrière n’est plus envisageable.

Les médias nous confrontent tellement à des images insoutenables, qu’elles nous touchent sur l’instant mais sont vite remplacées par d’autres. A l’inverse, des textes comme Ce que tient ta main droite t’appartient s’ancrent en nous et ne s’oublient pas. Peut-être est-ce parce que nous créons nous-mêmes les images que les mots nous décrivent. Peut-être est-ce parce que nous sommes actifs lorsque nous lisons alors que face à un écran, les images se contentent de notre passivité. Toujours est-il que le roman de Pascal Manoukian est difficile parce qu’il est malheureusement d’actualité et parce qu’il touche notre sensibilité. Il retranscrit la violence : la violence de la haine, la violence verbale, la violence des actes. Une violence face à laquelle nous nous sentons démunis.

Je n’ai pas pu lire ce roman d’une traite. J’ai dû le poser à plusieurs reprises pour réfléchir ou pour faire autre chose et me changer les idées. Je ne peux pas dire si j’ai aimé ou pas, non plus si je le recommande ou non car il dépend de chacun de savoir s’il peut supporter une telle lecture. Une chose est sûre : il vous fera longuement réfléchir. Bien des jours après avoir terminé ma lecture, je ne sais toujours pas quoi penser du désir de vengeance personnelle de Karim.

ce que tient ta main droite t'appartient

 

J’ai lu ce livre dans le cadre du Prix Orange du livre 2017. J’avais candidaté pour faire partie du jury mais n’avais pas été retenue. J’ai tout de même reçu ce livre, qui faisait partie de la sélection. Je remercie donc le site Lecteurs.com et les éditions Don Quichotte !

 

 

 

 

 

 

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Je me suis tue de Mathieu Menegaux, une tragédie du silence

Dire l’indicible. Mettre des mots sur des actes qu’on n’ose nommer. Confronter le lecteur à ce qui lui fait horreur. A ce qui lui fait peur. C’est l’un des rôles de la littérature. C’est l’une des raisons pour lesquelles les écrivains écrivent et pour lesquelles les lecteurs lisent. Je me suis tue de Mathieu Menegaux remplit ce rôle à la perfection.

Il n’y a pas d’acte dans ce roman et pourtant c’est une véritable tragédie qui se déroule sous nos yeux. Comme les personnages tragiques, Claire est le jouet du destin. Qu’il y ait des dieux ou non, une chose est sûre : la fatalité s’abat sur elle. Dès le début, le lecteur sait qu’elle a commis un crime. Un crime que la société ne peut pas pardonner. On ne sait pas ce que Claire a fait, mais on sait que ça dépasse l’entendement.

« Hommes ou femmes, jurés populaires ou magistrats, experts ou témoins, spectateurs ou commentateurs, peu importe, de toute façon. Tout ce beau monde, face à moi, m’a condamnée dès que je me suis installée dans le box, avant même la lecture de l’acte d’accusation. Je suis entrée dans ce procès sans aucune chance d’en sortir libre. » (p.10)

Dans une lettre qu’elle adresse à toutes ces personnes qui la jugeront, Claire explique son geste. Elle se confie, se dévoile, révèle ses secrets. Après avoir choisi le silence, elle parle. On découvre alors pourquoi cette femme heureuse et comblée, du moins en apparence, vit une telle descente aux Enfers.

Après une soirée passée chez un collègue d’Antoine, son mari, Claire décide de rentrer seule. Elle subit alors une agression sexuelle. Et décide de se taire. Tout commence par ces mots : « Je me suis tue. » Ce silence va avoir des répercussions que Claire n’aurait pas pu prévoir.

Tout s’enchaine très vite. Le silence de Claire est suivi d’une nouvelle catastrophe, qui, elle, précède un nouveau silence. Claire ne maîtrise plus rien, tout lui échappe. Les coups du sort se multiplient et la frappent de plein fouet. Jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable.

A chaque fois qu’elle peut se confier, Claire décide de se taire. Par honte, par peur. Parce qu’elle craint de disparaître derrière le statut de victime. Claire ne veut pas être traitée comme une petite chose fragile. Alors elle se tait. Toutes ces craintes la plongent dans un tourment dont elle ne peut plus sortir.

Je me suis tue est une terrible tragédie. C’est une tragédie parce qu’on sait qu’il n’y aura pas de dénouement heureux. Tout va finir de la pire des manières, on le sait dès le début.

Ce premier roman de Mathieu Menegaux nous confronte à nos propres angoisses. Qu’aurions-nous fait à la place de Claire ? Et si avions dû la juger, quelle décision aurions-nous prise ? Ce qui nous paraît impensable, impardonnable, apparaît peu à peu, au fil des pages, sous un jour nouveau.

Je me suis tue est un roman dérangeant. C’est un roman qui fait froid dans le dos. J’y ai pensé pendant des jours, et j’y pense encore. J’aime ces romans qui me mettent sous les yeux des situations dont je voudrais détourner le regard. Impossible de rester de marbre face à ce roman maîtrisé d’une main de maître du début à la fin.

Mathieu Menegaux m’a bouleversée. Et c’est ce que je demande à la littérature.

(Un grand merci à Amandine du blog L’ivresse littéraire pour m’avoir prêté ce roman !)

Je me suis tue

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En route vers toi – Sara Lövestam

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Signe Bergman, déléguée suédoise de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes entre 1909 et 1920 (attention : ce n’est pas la Signe du roman dont je vais vous parler)

Le 8 mars est passé, et avec lui la Journée internationale pour les droits des femmes. Une journée, pour des années de lutte, ou plutôt devrais-je dire des siècles. Le 8 mars est l’occasion de remercier les grandes figures féministes qui ont défendu les droits des femmes, mais aussi des femmes plus discrètes qui ont œuvré dans l’ombre pour affirmer leur place dans la société. Parmi ces femmes, célèbres et inconnues, il y a les suffragettes. Ce terme est surtout utilisé pour nommer les Anglaises, mais il y eut des suffragettes dans d’autres pays, et notamment en Suède.

Le combat pour le droit de vote des femmes en Suède est la toile de fond du roman En route vers toi. Nous y suivons deux héroïnes : Hanna, une jeune femme qui vit à notre époque, et Signe, une institutrice vivant en 1906 (ce n’est pas Signe Bergman, la femme de l’illustration). C’est par l’intermédiaire de quatre objets que nous faisons la connaissance de ces deux personnages : une broche, une paire de lunettes, une règle en bois et des bottines. Ces quatre objets ont appartenu à Signe, et bien des années plus tard, le hasard les réunit et les place entre les mains de Hanna.

De la lutte pour le droit de vote à l’affirmation de soi

Nous suivons Signe de 1906 à 1921. C’est sa rencontre avec Anna, une suffragette, qui la pousse à rejoindre les femmes qui luttent pour obtenir le droit de vote. Au cours de ces années, l’institutrice évolue et s’affirme. Elle apprend à défendre ses idées, ce qui ne plait pas aux habitants de Tierp, petit village éloigné de la modernité de Stockholm. Parce qu’elle est une femme, Signe a un salaire inférieur à celui des instituteurs. C’est d’abord pour arrêter cette injustice que Signe s’engage, avant de s’intéresser au droit de vote. Mais ses convictions dérangent. L’arrivée d’Anna, une jeune femme venant d’une famille aisée de Stockholm, chamboule la vie de Signe.

Avec Anna, Signe ne va pas seulement apprendre à argumenter et défendre ses idées, mais aussi à accepter son homosexualité. Paradoxalement, les habitants de Tierp ne semblent pas se douter de la relation que vivent les deux jeunes femmes. Étant institutrice, Signe ne peut pas se marier et continuer d’exercer son métier (car l’institutrice doit être entièrement dévouée à l’instruction des enfants). Alors la voir passer son temps avec une femme est préférable que de la voir fréquenter un homme.

Aux côtés de Signe, on suit les femmes qui luttent pour le droit de vote et on s’indigne face aux remarques sexistes auxquelles elles doivent faire face. Le chemin est long et difficile et on ne peut que les admirer pour leur ténacité. Les personnages féminins décrits par l’auteur sont hauts en couleurs et très attachants.

Enquêter sur une autre pour retrouver confiance en soi

A notre époque, Hanna bénéficie des droits acquis grâce au combat des femmes. Mais elle ne s’en rend pas compte car, ayant toujours vécu avec ces droits, elle ne réalise pas qu’elle en bénéficie grâce à un long combat. Hanna travaille dans un centre de recherche d’emploi, ne s’y plaît pas, et surtout : elle ne se plait pas à elle-même. Elle ne se respecte pas, et donc ne s’oppose pas au fait que les autres ne la respectent pas non plus. Sa mère est détestable. Quant à Johan, le compagnon d’Hanna, il ne cesse de se moquer d’elle. Leur couple ne fonctionne plus : ils ne se parlent plus, ne se regardent plus.

Quand Hanna se retrouve, par hasard, en possession des objets ayant appartenu à Signe, elle s’y intéresse pour mieux oublier sa propre vie. Lorsqu’elle porte les lunettes de Signe, Hanna retrouve confiance en elle et s’affirme. Elle embarque dans ses recherches un commissaire-priseur en fin de carrière et tous deux parcourent le pays pour retracer le parcours de Signe. Leur enquête a fait ressurgir en moi des souvenirs liés au travail de recherche que j’ai fait pour mon mémoire. Je me suis retrouvée en Hanna en lisant ses questionnements, sa joie de trouver des indices, son émotion lorsqu’elle découvre des lettres de Signe…

Hanna est un personnage lui aussi très attachant et dans lequel les jeunes femmes pourront facilement voir leur reflet : elle manque cruellement de confiance en elle, se trouve trop ceci, trop cela, pas assez comme-ça… Le roman montre que quelle que soit l’époque, début XXe siècle ou XXIe siècle en l’occurrence, les femmes souffrent du poids des attentes de la société.

En cherchant à en savoir plus sur Signe, Hanna fait parallèlement le chemin vers la confiance en soi. C’est aussi un combat qu’elle mène, qui n’a peut-être pas la même ampleur que la lutte pour l’obtention de droits, mais qui est tout de même difficile et qui demande de se battre à chaque instant.

Ce sont donc de beaux portraits de femmes que nous propose Sara Lövestam. On s’attache facilement à Signe et Hanna mais aussi aux personnages secondaires. J’ai aimé les suivre dans leurs cheminements et j’ai ressenti cette tristesse particulière qu’ont les lecteurs quand ils quittent les personnages et regrettent d’avoir lu leurs aventures trop vite et de voir arriver, déjà, le dernier mot.

En-route-vers-toi

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La guerre et la paix de Tolstoï #1 – Entre roman et traité d’histoire

J’ai lu La guerre et la paix.

Mais que dire après avoir fait ce constat ? Que dire après avoir ressenti, avouons-le, une certaine fierté d’être venue à bout de ces nombreuses pages ? On en a déjà tellement dit sur cette fresque passionnante. Alors, après ma lecture, une question m’a occupé l’esprit : que pourrai-je dire de ce livre ? Et après y avoir longuement réfléchi, la réponse est : beaucoup de choses. Il y a plusieurs aspects que je souhaiterais traiter et c’est pourquoi je vais réserver plusieurs articles à Guerre & Paix.

Pour ce premier article, abordons le genre de La guerre et la paix.

Entre roman et traité d’histoire

Je me suis lancée dans la lecture de Guerre et Paix en croyant que c’était un roman. Un grand roman dans lequel je suivrai des familles sur plusieurs années. Mais ce n’est pas un roman à part entière. Je fus assez surprise de lire, après quelques chapitres, des pages sur la stratégie militaire et le sens de l’Histoire. Ce sont des pages qui sortent complètement du récit pour aborder des points théoriques.

« Qu’est-ce que La guerre et la paix ? Ce n’est pas un roman, moins encore un poème, moins encore une chronique historique. La guerre et la paix est ce qu’a voulu et a pu exprimer l’auteur dans la forme où cela s’est exprimé. » (Tolstoï)

Des intrigues romanesques

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Moscou en 1800, par Fedor Yakovlevich Alekseev

L’incipit nous fait entrer de plain-pied dans un salon bien connu de la haute société pétersbourgeoise : celui d’Anna Pavlovna Scherer, demoiselle d’honneur de l’impératrice douairière. La conversation tourne, comme souvent depuis quelques temps, autour de Napoléon, qu’on appelle « Buonaparte » pour montrer qu’on ne l’apprécie guère. Le ton est donné : Guerre et Paix traite des guerres napoléoniennes. De 1805 à 1820, nous suivons plusieurs familles de l’aristocratie russe dont les jeunes fils participent aux conflits qui rythment ce début XIXe siècle.

Difficile de ne pas se perdre, au début, avec tous ces personnages qui gravitent dans la société et sur le champ de bataille. Les présenter un à un serait laborieux, pour vous comme pour moi. Mais présentons quelques uns d’entre eux. Pierre Bézoukhov, de retour d’une dizaine d’années passées en Europe, a du mal à se faire aux mœurs russes et n’hésite pas à parler des idées révolutionnaires qui ont forgé sa pensée. Ce n’est bien sûr pas du goût de tous, d’autant plus que Pierre a été conçu hors mariage. Un homme de peu, en somme, bien que la fortune de son père soit considérable. Personne ne croyait que l’héritage de celui-ci reviendrait à son fils illégitime, c’est pourtant ce qui arrive. Et comme l’argent rend sympathique, Pierre, désormais comte Bézoukhov, se retrouve entouré d’amis. Il peut heureusement compter sur André Bolkonsky, dont le père a multiplié les exploits militaires sous le règne de Catherine II. André, marié depuis peu, est sur le point de devenir père. Il n’a pourtant qu’une envie : rejoindre le champ de bataille. Il emmène sa femme, Lise, à Lyssia Gory, la propriété de son père (Nicolas, prince Bolkonsky). Lise y retrouve Marie, la soeur d’André, martyrisée par son père tyrannique. Marie est la femme que les grandes familles veulent comme belle-fille, à cause de la fortune de son père. Parmi ces familles, il y a les Rostov. Nicolas et Natacha, l’aîné et la cadette des enfants, font le bonheur de leurs parents et sont appréciés de tous. Le comte et la comtesse Rostov comptent sur leur fils pour faire un beau (entendez riche) mariage et renflouer leurs dettes. Mais Nicolas est depuis longtemps amoureux de sa cousine Sonia et lui a promis de l’épouser. Quant à Natacha, c’est une jeune fille vive, positive, qui aime tout le monde et tombe amoureuse à de multiples reprises. Elle vit chaque instant intensément, ne cachant pas ses émotions. Elle représente la bouffée d’air frais dont ont besoin les Russes lorsque les défaites arrivent.

Tous ces personnages se rencontrent, en rencontrent d’autres, grandissent, et vivent les guerres napoléoniennes de différentes manières.

André Bolkonsky est mon personnage préféré. Son parcours donne à Guerre et Paix la dimension d’un roman d’apprentissage. Ses convictions sur la guerre et sur la manière dont on mène une bataille évoluent au fil des années et de son expérience sur le front. Voir la mort de près agit sur lui comme une révélation. Sombre et peu enclin aux plaisirs, il s’ouvre au monde en trouvant l’amour, mais c’est le pardon qu’il accorde à un ennemi qui lui fait prendre pleinement conscience de ce que la vie peut offrir. André est, à mon avis, le personnage le plus travaillé et le plus abouti de l’œuvre.

Guerre et Paix, c’est l’histoire de tous ces personnages. Une petite histoire qui s’inscrit dans la grande. Qu’ils soient les jouets du destin ou des personnages agissant librement, dans tous les cas, la politique les empêche de suivre le chemin qu’ils s’étaient tracé.

Une réflexion sur la guerre et l’Histoire

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Bataille de la Moskowa, par Louis-François Lejeune

Le récit sur les familles russes est régulièrement coupé par des considérations sur la guerre et le sens de l’Histoire. En Russie, Napoléon provoque des sentiments contradictoires. Il y a ceux qui le respectent pour avoir diffusé dans toute l’Europe l’esprit issu des Lumières (il faut par ailleurs savoir qu’en 1814 et en 1815, la Russie a occupé la France et le tsar Alexandre Ier s’est installé en France. La cohabitation entre les Français et les Russes s’est en règle générale bien passée et beaucoup de Russes ont voulu apporter dans leur pays ce qu’ils avaient vu en France). Et il y a ceux qui ne peuvent pas le voir en peinture. Tolstoï semble figurer dans la seconde catégorie. Dans Guerre et Paix, Tolstoï décrit Napoléon comme s’il n’était qu’un simple personnage, et nie le rôle qu’a pu jouer l’empereur dans les succès de l’armée française et de ses alliés. Mais loin d’être totalement chauvin, il fait de cette idée une thèse générale : qu’ils soient français ou russes, les décideurs n’ont pas eu l’importance qu’on leur prête en ce qui concerne les grandes batailles de notre Histoire. Mais alors, qui a eu le pouvoir de faire basculer les événements ? Qui a fait en sorte que les Français gagnent alors que tout les poussait à perdre, et inversement ?

Tolstoï évoque l’importance des soldats qui, réunis, forment une marée humaine capable de tout détruire. Mais après de multiples considérations, il en vient à sa conclusion et expose sa théorie : on ne peut pas expliquer les raisons d’une défaite ou d’une victoire parce que c’est une force indéfinissable qui les a provoquées.

« L’ensemble des causes d’un phénomène est inaccessible à l’intelligence humaine, mais le besoin de rechercher ces causes est inscrit dans l’âme de l’homme.[…] Il n’y a pas et ne peut y avoir de causes d’un événement historique en dehors de l’unique cause de toutes les causes. »

On peut y voir une théorie du déterminisme, de la fatalité. Quand on croit que Napoléon et Alexandre Ier ont pris des décisions qui ont influencé le cours de l’Histoire, Tolstoï nous dit qu’en réalité, ces décisions étaient indépendantes de leurs volontés. Elles leurs auraient été imposées par une force que Tolstoï ne peut pas nommer.

« De même qu’on ne peut répondre à la question : « quand fut décidé l’abandon de Moscou ? » on ne peut pas répondre à la question « quand et par qui fut prise la décision d’aller à Taroutino ? » C’est seulement lorsque les troupes arrivèrent à Taroutino sous l’action d’innombrables forces différentielles que les hommes se persuadèrent qu’ils l’avaient voulu et prévu depuis longtemps. »

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L’incendie de Moscou, par Viktor Mazurovsky

Si vous décidez de vous lancer dans la lecture de ce chef d’œuvre, attendez-vous à y trouver des pages sur les stratégies militaires et sur l’Histoire. Guerre et Paix est un savant mélange de fiction et de réflexion, et ne peut pas être rangé dans un seul genre littéraire. C’est une grande fresque réaliste que nous propose Tolstoï. Il nous décrit dans les moindres détails les sentiments qui animent les personnages et les scènes de guerre qui s’offrent à leurs yeux. Si je me suis parfois perdue dans le nom des nombreuses batailles, j’ai tout de même gardé le plaisir de lire ce grand livre.

Romans

Génération – Paula McGrath

Qu’ont en commun les personnages de Génération, dont les portraits brossés par Paula McGrath nous apparaissent comme dans un kaléidoscope ? Le poids d’un passé beaucoup trop lourd pour leurs épaules et transmis par leurs parents et leurs grands-parents. Des démons qui les hantent de génération en génération. Qu’ils dépassent les frontières ou non, qu’ils traversent des océans ou restent sur leur continent, ils sont rappelés par leurs racines.

1958. Paddy, irlandais, quitte son pays pour aller travailler dans les mines au Canada. 2010, Aine, irlandaise, va faire du wwoofing dans la ferme de Joe Martello aux États-Unis, dans l’Illinois. 2027, Bellis, irlandaise elle aussi, prend l’avion pour aller au Canada, sur les traces de son grand-père. Paddy fuit son pays à la recherche d’une meilleure situation. Aine fuit l’angoisse de la routine et surtout son ex-mari, bientôt père d’un deuxième enfant. Bellis fuit quelque chose qui la ronge de l’intérieur.

A ces portraits s’ajoutent ceux de Joe Martello et de ses parents, Franck et Judy. Carlos, travailleur mexicain ; Vicky, ancienne camarade de fac de Joe ; et Makiko, dont le fils Kane, élève de Vicky, prend des leçons de piano avec Judy, complètent le tableau.

Tous ces personnages se croisent, comme dans un film chorale. Qu’ils passent quelques heures ensemble ou plusieurs semaines, leurs rencontres bouleversent la suite du roman et de leur existence.  Si on peut comparer ce roman à un film choral, ce n’est pas seulement pour les liens qui unissent tous les personnages. C’est aussi pour le style de l’auteur. En quelques mots, le décor est posé. Comme si Paula McGrath avait une caméra et nous donnait à voir la scène. Ses descriptions pourraient être des didascalies dans un scénario. Des phrases courtes, percutantes, qui interpellent le lecteur.

« Joe

Des trombes d’eau sur le pare-brise. Les essuie-glaces qui peinent à suivre. Le Grateful Dead pour lui tenir compagnie. Twisted. Broken. Langue épaisse, chargée, rouillée. Il ne sait plus quand il a parlé pour la dernière fois. Une nana sur Skype. Vietnam ? Non, Chine. Bafouillage et cafouillage. Dommage. Pas d’Anglais. Pas de connexion. Suivante.

De la gadoue marron sur le bord de la route, voilà tout ce qu’il reste de la neige. Le poloc-ploc-ploc qui tombe du toit lui signifie tous les ans le retour du printemps ; c’est son réveil, son dégel. Debout. Dehors. Dépêche. Au ravitaillement. Fais une liste. Des listes. Où es la liste ? Il fouille dans la boîte à gants ouverte. Il l’avait mise là. Elle est où ? Bon, et maintenant ? Qu’est-ce qu’il y avait sur cette liste ? Levé à l’aube. Il ne s’en souvient plus. Hier soir, il débordait d’idées. Qui ne sont plus que de vagues souvenirs. Merde. » (p.25)

Paula McGrath nous offre des descriptions sans concession de ces personnages qui gardent tout de même une part de mystère. Les années passent, les questions demeurent. Une certitude : chaque personnage joue un rôle important dans la vie des autres. Bien plus qu’ils ne veulent bien l’admettre. Les démons des générations précédentes continuent de les hanter mais pour certains, le retour aux sources peut s’avérer salvateur et porteur d’espoir.

Je remercie les éditions de la Table Ronde de m’avoir proposé de recevoir ce roman. Après avoir lu The Girls, j’étais curieuse de lire ce roman de la rentrée littéraire de janvier 2017. Ce ne fut pas le même coup de cœur que pour le livre d’Emma Cline, mais j’ai tout de même beaucoup aimé suivre les personnages de Paula McGrath et découvrir leurs secrets.

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