Romans

Déguster Une sacrée salade de Jacques Laurent

Une sacrée salade de Jacques Laurent
Édition 2018 – Source : éditions de la Table Ronde

Peny (Claude-Andrée-Pénélope) va-t-elle avouer à l’inspecteur général adjoint Forbin qu’elle a avorté ? C’est la question que l’on se pose tout au long de la lecture de ce huis-clos. Interrogée dans le cadre d’une enquête sur le médecin Danieli, accusé de pratiquer une intervention médicale encore interdite, Penny risque, en avouant son avortement, de faire déclarer coupable le médecin. En disant : « Oui, j’ai avorté », elle rendrait également coupable son compagnon qui, par déduction, du moins aux yeux de Forbin, aurait encouragé une pratique illégale en favorisant la rencontre entre la jeune femme et le médecin. Sauf que Peny en a plusieurs, des compagnons.

Nous sommes en 1954. L’avortement est illégal, et on attend des femmes qu’elles aient une vie bien rangée : petit ami qui deviendra fiancé puis mari. Mais Peny a 22 ans et ne rêve pas de cette vie qu’on veut lui imposer.

« On ne le répétera jamais assez, le roman noir, contrairement au roman policier, est un roman de la critique sociale. Il s’agit d’appuyer là où ça fait mal dans une société et de montrer des hommes et des femmes qui ne sont plus vraiment certains de trouver la frontière entre le bien et le mal parce que tout ça n’est plus très clair. » (Préface – Jérôme Leroy)

La préface de Jérôme Leroy (préface qui ne révèle aucun élément de l’intrigue, fait assez rare pour être souligné !)  résume bien le sujet de ce roman noir initialement publié en 1954 aux éditions de la Table Ronde. Neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la société française, en proie à une situation politique jugée instable et à des conflits coloniaux, semble préoccupée par bien d’autres sujets. Mais la jeunesse était alors bien décidée à faire parler d’elle et à revendiquer l’évolution des moeurs.

Fait surprenant, l’auteur de ce roman noir qui dénonce l’interdiction de l’avortement, est un homme de droite, ancien militant de l’Action française. Il était malgré tout un défenseur des libertés et notamment de la liberté sexuelle. Élu à l’Académie française en 1986, il a écrit des romans et des essais, sous son nom mais aussi avec des noms d’emprunt, comme Cécil Saint-Laurent. C’est d’ailleurs sous ce pseudonyme qu’il a publié Une sacrée salade.

Le roman nous transporte tout droit au 36 quai des Orfèvres, au bureau 353 pour être précis. Forbin, poussé par son supérieur, doit à tout prix faire révéler son avortement par Peny. Mais celle-ci est une adversaire redoutable. Au cours de ce long interrogatoire, qui prend parfois des airs de simple conversation (ruse de Forbin pour faire oublier à la jeune femme qu’elle se trouve au Quai des Orfèvres), Peny raconte tout, ou presque, car elle aussi use de stratégie pour faire oublier le sujet principal de l’interrogatoire.

Elle narre ainsi ses aventures, de Besançon à Paris en passant par le sud de la France. Son récit est rythmé par ses rencontres amoureuses : Pierre, Alain, Buck, Philippe…Peny s’amuse à perdre son interlocuteur et Forbin a quant à lui du mal retenir toutes les informations, malgré les notes qu’il prend consciencieusement. Mais qui, parmi ces hommes, est celui à l’origine de la grossesse de Peny ?

« -Il n’y a rien de sale, dans mes histoires à moi, que des choses tristes, d’autres gaies, d’autres qui ont tourné d’une drôle de façon. Je me suis débrouillée au milieu de tout ça.

-Ça s’est passé tout de suite ?

-Vous tombez bien, le soir-même.

-Un vrai hussard !

Peny ébaucha un sourire, les yeux mi-clos, comme si elle revoyait des souvenirs précis.

-À moins que ça n’ait été moi, la hussarde.

Elle rit tout à fait et regarda l’inspecteur avec feu.

-Vous voudriez que je sois confuse, hein ? La pauvre jeune fille séduite qui…

Elle le fixa avec haine.

-Vous retardez.

-Je retarde sur quoi ?

-Sur votre époque. Nous ne sommes plus des saintes-nitouches. Nous n’attendons plus que nos parents nous marient. Nous vivons à nos risques et périls. » (page 68)

Les répliques fusent entre la jeune femme et l’inspecteur, et celui-ci n’est pas toujours sûr de vouloir aller au bout de l’interrogatoire. Pris malgré lui dans l’histoire qu’elle lui raconte, il pose toujours plus de questions : pour la faire lâcher le morceau, ou par simple curiosité ?

On sourit souvent, amusé par l’audace de Peny et par ses réparties cinglantes. On s’indigne, aussi, quand on réalise qu’elle doit se justifier sans cesse sur ses choix et sur sa vie privée. Demandait-t-on à cette époque aux hommes d’expliquer pourquoi ils ne restaient pas avec la même femme ?

Véritable récit dans le récit, l’histoire que nous conte Peny est une sacrée salade qui fait tout le charme de ce roman noir. Une salade composée de multiples ingrédients, de personnages qui vont et viennent au gré des humeurs de la narratrice. Et si on se demande si ce qu’elle raconte est vrai, tant elle souhaite détourner l’attention de Forbin, on se rend compte que ce qui est le plus important est sa volonté de rester maîtresse de sa vie… et donc de son corps. Mais si elle garde l’avantage en menant la conversation, elle doit bien admettre que Forbin est un adversaire de taille. Jacques Laurent sait quant à lui nous surprendre quand on croit avoir deviné la fin.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. Je ne m’étais pas encore penchée sur les romans noirs de la collection La Petite Vermillon mais cette lecture, belle découverte, me donne envie d’en lire d’autres.

Un grand merci aux éditions de la Table Ronde pour m’avoir envoyé ce roman !

Une sacrée salade de Jacques Laurent La Table Ronde
Édition originale (1954) Source : éditions de la Table Ronde
Romans·Un hiver en Russie

Pourquoi je suis passée à côté d’Eugène Onéguine de Pouchkine

Eugène Onéguine de Pouchkine
Duel d’Onéguine et de Lensky par Ilia Répine, musée Russe de Saint-Pétersbourg (1899) – Illustration de la couverture du roman chez Folio

Eugène Onéguine est souvent décrit comme étant LE chef d’oeuvre de la littérature russe, LE livre à lire pour sonder l’âme russe. C’est un monument littéraire. Je souhaitais le lire depuis déjà quelques années, alors mon hiver russe était l’occasion idéale. J’étais dans les meilleures dispositions pour plonger dans ce roman en vers et, honnêtement, je n’avais aucun doute quant au fait que j’allais l’aimer. 

Mais…

Mais je suis passée à côté.

Pourquoi ?

Je suis restée à la surface. Ce ne sont pas les vers qui m’ont gênée. Je tiens d’ailleurs à préciser que j’ai lu la traduction d’André Markowicz et qu’elle est sublime. Au bout de quelque pages, je me suis mise à lire à voix haute, savourant le travail autour des sons et des rimes. Mais j’avais le sentiment que tout allait trop vite, que je n’aurais pas le temps de bien connaître Eugène Onéguine avant la fin. Cela est en réalité en partie fait exprès : Eugène est un héros romantique, sombre, dont il est difficile de savoir ce qu’il cache au fond de lui. Mais moi j’aime quand on gratte, quand on ouvre la tête et la poitrine pour savoir de quoi sont faits le cerveau et le coeur.

Il y a de nombreuses références à d’autres textes, références que je n’ai pas et qui m’ont empêchées de plonger complètement dans l’histoire d’Eugène. Malgré les notes de bas de page, ne pas connaître les textes cités empêche de comprendre où veut en venir l’auteur.

L’intention de l’auteur : un autre point intéressant mais je manque d’information pour bien le comprendre. On sent poindre l’ironie à de multiples reprises dans ce roman en vers. Alexandre Pouchkine se moque parfois de ses personnages, mettant à distance le tragique de l’histoire. Il s’adresse aussi directement au lecteur, mettant le récit en pause pour parler de ses propres expériences. Je dois avouer que ce dernier point, auquel je ne m’attendais pas, m’a quelque peu surprise.

Pour toutes ces raisons, cet article diffère de ce que je vous propose d’habitude : pas d’éléments contextuels, pas de point plus développé sur l’intrigue ou les personnages. Je vais prendre le temps de faire des recherches, de lire des analyses, d’écouter des spécialistes, et relire le roman pour voir si, avec toutes les clefs en main, j’apprécierai davantage le récit.

En attendant, je vous propose un extrait. Tatiana se rend chez Eugène, absent.

« Là, dans la chambre solitaire,

Comme arrachée à notre terre,

Enfermée seule tout à coup,

Elle pleura, longtemps, beaucoup.

Puis elle examina les livres.

D’abord, ce fut distraitement,

Mais, peu à peu, l’assortiment

Lui en parut étrange. A suivre

Titre après titre, alors s’ouvrit

Un monde neuf pour son esprit.

(…)

Trouvant sur de nombreuses pages

Des marques d’ongles acérés,

Tania plonge dans ces passages

Son attention exaspérée.

Elle a, tremblante, devant elle,

Telle expression frappante, telle

Pensée vue par notre héros,

Ou ce qu’il laisse sans un mot,

Elle découvre dans les marges

Les signes d’un crayon hâtif.

Partout son âme parle au vif,

Se juge à charge ou à décharge,

Sans le vouloir, d’un mot, d’un trait,

D’un point d’exclamation discret.

Et peu à peu, elle commence

A comprendre plus clairement

A qui l’étrange Providence

Aura lié son coeur aimant

D’un lien si fort qu’il lui résiste :

Oui, ce toqué funeste et triste,

Issu des cieux ou de l’enfer,

Ange ou démon, timide ou fier,

Qui est-ce ? Une ombre insignifiante,

Une copie, un rien du tout

Qui joue Harold en plein Moscou,

Reflet de fantaisies errantes

Venues d’ailleurs, tourments redits, –

Un homme ou une parodie ? » (pages 216-218)

Eugène Onéguine Actes Sud

J’espère ne pas vous avoir découragés à découvrir ce livre de Pouchkine. Ma lecture n’a pas du tout été désagréable, loin de là ! Les vers sont de véritables pépites et j’ai pris beaucoup de plaisir à les lire.

Et vous, avez-vous lu Eugène Onéguine ?

Un autre avis mitigé chez Histoires vermoulues ; plus d’enthousiasme chez Moka ; et chez Madame lit

 

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Romans·Un hiver en Russie

De Moscou à Irkoutsk, traverser l’immense Russie avec Michel Strogoff de Jules Verne

Mon premier article de 2018 concerne un livre de Jules Verne, et pas n’importe lequel : un livre dont l’action se déroule en Russie ! Le mois de décembre a été chargé et je n’ai  publié aucun article. Je n’ai toutefois pas perdu mon envie de publier des articles sur la Russie (voir mon article Hiver russe pour la séance de rattrapage) et c’est pourquoi je commence 2018 avec une chronique sur ce thème (au passage : je vous souhaite une très belle année !).

Michel Strogoff de Jules Verne

Je vous ai déjà parlé de Jules Verne à l’occasion de la visite de sa maison à Amiens. J’ai baigné dans son univers depuis mon enfance et je suis toujours fascinée par ses récits où se mêlent grandes aventures et imaginaire. Il était donc inimaginable que je ne lise pas son Michel Strogoff. Je me disais que Jules Verne + Russie, ça ne pouvait qu’être parfait. Et je ne me suis pas trompée !

Le contexte politique

Jules Verne entame la rédaction de Michel Strogoff à une époque où la France recherche le soutien de la Russie. Nous sommes alors en 1875 et la France a été considérablement affaiblie par la guerre franco-prussienne de 1870. L’éditeur de Jules Verne, Pierre-Jules Hetzel, est donc particulièrement vigilant. Il soumet le texte de l’écrivain à l’ambassadeur russe à Paris, le prince Nicolaï Orloff. Ce-dernier soumet des corrections. Alors que Jules Verne insistait sur le caractère exotique de la Russie (les Français connaissent alors très peu ce pays), l’ambassadeur préférait montrer que c’est un pays civilisé au même titre que les pays européens. Pas question non plus, pour l’ambassadeur, de dépeindre un tsar trop autoritaire. Si le tsar n’est pas nommé dans le texte, certains éléments semblent indiquer qu’il s’agit d’Alexandre II, dont la politique a d’abord été libérale (abolition du servage par exemple) puis plus autoritaire. C’est le caractère libéral de sa politique que l’ambassadeur souhaite mettre en avant.

Pour s’assurer du réalisme de son oeuvre, Jules Verne fait également lire son texte par l’écrivain russe Tourgueniev, dont les oeuvres étaient publiées en France par l’éditeur Hetzel. L’écrivain russe trouve que le contexte du roman (l’invasion tartare et son ampleur) semble invraisemblable, mais cela n’enlève rien, selon lui, à la qualité du livre.

Un roman d’aventures

La trame de Michel Strogoff est relativement simple : une invasion tartare (pour Jules Verne, ce terme désigne un ensemble de peuples du sud et du centre de la Russie) menée par Féofar Khan menace la Russie. Le frère du tsar, parti lors d’une expédition dans l’extrême-orient, se retrouve bloqué sur le chemin du retour à Irkoutsk. Le tsar veut le prévenir de l’invasion mais aussi l’avertir de la trahison d’Ivan Ogareff. Ce-dernier est un ancien officier russe que le Grand Duc avait fait exiler suite à son indiscipline. Le comploteur a rejoint Féofar Khan pour se venger.

Un léger problème empêche le tsar de communiquer les informations qu’il détient à son frère : la ligne télégraphique est coupée entre certaines villes. Il lui faut donc un homme pour transmettre le message. Et cet homme, c’est Michel Strogoff. Héros du roman, il est aussi un héros par son caractère et ses actions. Ses qualités ne se comptent plus : il est courageux, intelligent, observateur, intègre, digne de confiance, dévoué à la cause du tsar et prêt à défendre sa patrie. Le tsar lui confie alors la mission qui doit sauver la Russie : rejoindre Irkoutsk le plus rapidement possible pour remettre un courrier confidentiel au Grand Duc. Michel Strogoff change d’identité et  devient le négociant Nicolas Korpanoff.

3500 kilomètres environ séparent Moscou d’Irkoutsk. Le Transsibérien n’existe pas encore (il sera mis en service en 1906). Il faut à l’époque 4 à 5 semaines pour relier les deux villes. Michel Strogoff en mettra 11. Son parcours est semé d’embûches et le héros est soumis à de rudes épreuves. Mais il rencontre aussi des personnages qui l’aideront, comme Nadia, une jeune femme qui souhaite rejoindre son père exilé à Irkoutsk. L’aventure de Michel Strogoff prend alors la valeur d’un parcours initiatique : on suit son évolution au rythme des obstacles qu’il surmonte.

Michel Strogoff de Jules Verne
Cette carte figure dans le livre. Elle illustre le parcours de Michel Strogoff (ligne de pointillés). Vous pouvez cliquer pour agrandir la carte.

Michel Strogoff de Jules Verne

 

Un roman pour faire découvrir la Russie aux lecteurs

Au XIXe siècle, la Russie reste un pays obscur pour la plupart des Français. Grâce aux aventures de Michel Strogoff, les lecteurs de Jules Verne peuvent découvrir un territoire inconnu. Ce qui frappe, c’est surtout l’immensité des terres russes. Les difficultés pour communiquer que rencontre le tsar illustrent un problème de taille : comment un tel pays peut-il être gouverné ?

Jules Verne décrit chaque ville traversée par Michel Strogoff. C’est à chaque fois l’occasion de découvrir des peuples avec des moeurs et des manières de vivre différentes. Certaines pages du roman ne sont pas sans rappeler les explications des guides touristiques.

« Tomsk, fondée en 1604, presque au coeur des provinces sibériennes, est l’une des plus importantes villes de la Russie asiatique. (…) Tomsk est-elle une jolie ville ? Il faut convenir que les voyageurs ne sont pas d’accord à cet égard. Mme de Bourboulon, qui y a demeuré quelques jours pendant son voyage de Shang-Haï à Moscou, en fait une localité peu pittoresque. A s’en rapporter à sa description, ce n’est qu’une ville insignifiante, avec de vieilles maisons de pierres et de briques, des rues fort étroites bien différentes de celles qui percent ordinairement les grandes cités sibériennes, de sales quartiers où s’entassent plus particulièrement les Tartares, et dans laquelle pullulent de tranquilles ivrognes, « dont l’ivresse elle-même est apathique, comme chez les peuples du Nord!) ».

Le voyageur Henri Russel-Killough, lui, est absolument affirmatif dans son admiration pour Tomsk. Cela tient-il à ce qu’il a vu en plein hiver, sous son manteau de neige, cette ville, que Mme de Bourboulon n’a visitée que pendant l’été ? Cela est possible et confirmerait cette opinion que certains pays froids ne peuvent être appréciés que dans la saison froide, comme certains pays chauds dans la saison chaude.

Quoi qu’il en soit, M.Russel-Killough dit positivement que Tomsk est non seulement la plus jolie ville de la Sibérie, mais encore une des plus jolies villes du monde, avec ses maisons à colonnades et à péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, et ses quinze magnifiques églises que reflètent les eaux du Tom, plus large qu’aucune rivière de France.

La vérité est entre les deux opinions. Tomsk, qui compote vingt-cinq mille habitants, est pittoresquement étalée sur une longue colline dont l’escarpement est assez raide. » (p.292-293)

Toujours dans le but de faire découvrir la Russie à ses lecteurs, Jules Verne fait intervenir deux personnages européens. Les deux journalistes (Alcide Jolivet, français, et Harry Blount, anglais) représentent les personnes voyageant en Russie pour la première fois. Ils sont aussi l’élément comique qui permet, dans des moments tragiques, de ménager le lecteur et de lui faire prendre un peu de recul.

***

J’ai adoré ce récit qui m’a fait voyager dans un pays qui me passionne. Le roman est rythmé : il n’y a aucun temps mort et à chaque instant on se demande ce que nous réserve la suite. Jules Verne nous offre des retournements de situation surprenants. Même si le récit est très manichéen (les gentils Russes contre les méchants Tartares), j’ai été toute acquise à la mission de Michel Strogoff en espérant de tout coeur qu’il réussisse.  J’ai eu l’impression de traverser les steppes russes avec les héros, effrayée lorsque la terre tremblait à cause des chevaux des Tartares qui nous rattrapaient et menaçaient Michel, Nadia et leurs amis. Michel Strogoff est un bon roman d’aventures du XIXe siècle comme je les aime.

Romans

[Rentrée littéraire] La serpe de Philippe Jaenada, une enquête sur un tragique fait divers

château d'escoire
Le château d’Escoire –  Le Matin du 15 juin 1943 – Source RetroNews BnF

Lorsque j’ai lu la quatrième de couverture de La serpe de Philippe Jaenada, j’ai été intriguée : un fait divers de 1941, un triple crime non résolu, et un prétendu coupable devenu écrivain après avoir été acquitté. Il n’en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité et me donner envie de plonger dans les 600 pages de ce livre de la rentrée littéraire.

Je ne vais pas attendre la fin de cette chronique pour vous le dire : j’ai adoré !

Trois crimes sordides

En 1941, le château d’Escoire (près de Périgueux) est le théâtre d’un drame sordide. Le matin du 25 octobre, trois corps sont retrouvés : George et Amélie Girard, frère et soeur, les propriétaires du château, et Louise Soudeix, la bonne. Leurs crânes et visages sont lacérés à coups de serpe. Le corps de George baigne dans une mare de sang. Et celui d’Amélie, en plus d’être disposé dans une mise en scène glauque, a subi plus de violence que les deux autres. Il y a un survivant : Henri Girard, le fils, qui devient très vite le principal (et unique) présumé coupable. Les villageois l’accusent, et leurs témoignages brossent un portrait peu avantageux de l’héritier Girard : dépensier, violent, égoïste, il détesterait sa tante Amélie et serait insupportable avec son père.

Les enquêteurs sont rapidement convaincus, comme les villageois, que c’est Henri le coupable. La porte de la cuisine était fermée à clef de l’intérieur, et a priori, aucun autre accès n’aurait pu permettre à un individu d’entrer sans se faire remarquer. Les enquêteurs pensent que le grand désordre n’est qu’une mise en scène d’Henri pour faire croire que le coupable était un voleur.

Bien que l’enquête soit menée dans le but d’accuser Henri Girard, ce-dernier est acquitté à l’issue du procès, provoquant la stupéfaction. On crie à la corruption avant de laisser tomber l’affaire, bien qu’Henri Girard souhaite relancer l’enquête afin de trouver le coupable (manœuvre pour faire oublier que c’est lui ?). Henri Girard va ensuite vivre à Paris puis en Amérique du Sud avant de revenir en France, d’écrire un roman et de connaître le succès grâce à l’adaptation cinématographique de son œuvre. Bien qu’il persiste à clamer son innocence, le soupçon reste et l’ombre des trois crimes plane toujours autour de lui, même bien après sa mort dans les années 1980.

Aujourd’hui, le mystère reste entier.

Le lecteur partie prenante du récit

Philippe Jaenada pense lui aussi, en lisant des articles sur Henri Girard, que c’est lui le coupable. Il ne comptait pas écrire sur les crimes du château d’Escoire, mais son ami Emmanuel, petit-fils d’Henri Girard, lui a soufflé l’idée à plusieurs reprises.

Le texte est construit sur un schéma qui rend compte du changement d’opinion de Philippe Jaenada : dans un premier temps, il relate le parcours d’Henri Girard, son enfance, ses relations avec sa famille, et montre comment tout porte à croire qu’il est coupable. Dans un deuxième temps, l’auteur met en scène ses recherches (aux archives notamment) concernant les crimes et l’enquête. Cette structure illustre la manipulation dont nous pouvons être victime, en tant que personne se renseignant sur l’affaire et en tant que lecteur. Comme les membres du jury du tribunal de l’époque, nous sommes influencés par les témoignages des villageois et par les procès-verbaux des enquêteurs. Il ne faut que quelques pages pour nous faire une opinion sur Henri Girard et clamer sa culpabilité. Puis, dans la deuxième partie, nous prenons conscience que l’enquête n’a pas été menée avec une totale objectivité et qu’il y a eu de graves manquements aux règles.

Philippe Jaenada joue avec le lecteur, tel Jacques le fataliste avec son maître, référence souvent utilisée par l’auteur. Avec beaucoup d’humour, il se met lui-même en scène, comme un personnage de roman policier tentant de lever le voile d’un mystère non résolu. Il se plaît à s’imaginer en Hercule Poirot et fait rire par son autodérision. Dès le début, l’auteur provoque la surprise en racontant son voyage avec une voiture dont un voyant allumé l’informe d’un pneu dégonflé : mauvais présage pour son séjour dans le Périgord ? Se faisant une joie de multiplier des préjugés de citadins, il s’imagine les regards noirs des villageois qui lui en voudront de venir remuer un passé enterré. Mais rien de tout cela : les habitants des environs du château sont habitués aux questions et aident comme ils le peuvent l’apprenti enquêteur. Le décalage entre les clichés romanesques d’une enquête (aventures rocambolesques, danger de mort qui plane sur un personnage un peu trop curieux, des habitants récalcitrants à l’aider, des épreuves physiques parfois extrêmes) et les situations que vit Philippe Jaenada (séjour dans un hôtel confortable, population accueillante et prête à répondre à ses questions, travail aux archives et lecture de dossiers) est drôle et offre une réflexion sur les ressors dramatiques utilisés par les écrivains.

“(On attend les crimes, les coups de serpe, la barbarie et le mystère, j’en ai bien conscience, pardon, mais ça ne va plus tarder – dans Jacques le Fataliste, on poireaute (gaiement, mais tout de même) jusqu’aux dernières pages pour que Jacques raconte enfin à son maître comment il a relevé le jupon de la belle Denise sur ses cuisses pour lui enfiler une jarretière, rien de plus, on acclame Diderot à juste titre, j’estime qu’on ne peut pas m’en vouloir.)” (p.99)

Rire pour ne pas pleurer

J’ai beaucoup aimé l’humour de Philippe Jaenada, qui, loin d’être déplacé, permet de prendre un peu de distance avec les événements relatés. Comment ne pas être touché par ce qu’on nous raconte, comment ne pas imaginer l’horreur de la scène du crime ? Le rire intervient comme un remède bienvenu pour le lecteur comme pour l’auteur. Face aux absurdités des enquêteurs et juges qui ne semblent pas réaliser que leurs accusations (fondées ou non) pourraient mener à la mort du présumé coupable, nous sommes tentés, comme le poète du Moyen-Age François Villon, de “rire en pleurs”. Philippe Jaenada s’investit beaucoup dans cette enquête et, derrière ses drôles de digressions, on devine à quel point il s’attache à la famille Girard et prend à cœur leur destin funeste, tout en restant objectif.

Un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire

L’auteur nous livre les résultats de ses nombreuses recherches et précise un détail de taille : ce sont des hypothèses. Philippe Jaenada n’a pas la prétention de résoudre un mystère vieux de plus d’un demi-siècle. Il s’est fait sa propre opinion et donne un éclairage nouveau sur l’affaire du château d’Escoire. Mais surtout, il offre un portrait tout en sensibilité d’Henri Girard (qui a pris George Arnaud comme pseudonyme pour écrire, c’est-à-dire le prénom de son père et le nom de jeune fille de sa mère), un portrait qui s’affranchit des accusations qu’a subies l’écrivain.

Portrait d’Henri Girard ; description d’une justice parfois (souvent) absurde, dans un contexte particulier (nous sommes alors en 1941) ; roman d’aventure d’un écrivain bravant tous les dangers pour enquêter dans le Périgord ; texte mettant en scène la relation auteur/lecteur, le premier se jouant de l’attente du deuxième à l’aide de longues digressions pleines d’humour… La serpe est un livre riche qui nous touche, nous remue, nous fait réfléchir, rire et trembler d’effroi. Nul doute que Philippe Jaenada mérite de figurer dans les premières sélections du Goncourt et du Renaudot.

La serpe de Philippe Jaenada

Romans

Mon rendez-vous manqué avec Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique de Jon Monnard

Je suis le compte Instagram de Jon Monnard depuis quelques temps et j’ai pu y suivre l’écriture de son premier roman, récemment publié. J’étais impatiente de le lire, surtout après avoir lu des retours de lecteurs enthousiastes. Aussi, quand j’ai vu que Et à la fois je savais que je n’étais pas magnifique était disponible dans la liste Masse Critique de Babelio, je n’ai pas hésité et ai demandé à la recevoir. Et à peine était-il arrivé que je plongeai dans les pages de ce roman. Et ce ne fut malheureusement par le coup de coeur que j’aurais aimé avoir.

Ça ne se commande pas. On peut être dans les meilleures dispositions du monde, on peut vouloir à tout prix aimer un roman, et au final se dire que non, on n’y arrive pas. Et il est alors d’autant plus difficile d’écrire son avis.

Mais commençons par le début. Pourquoi avoir voulu lire ce roman ? Le fait que je suive les aventures de l’auteur sur Instagram a bien sûr joué. Mais ce n’est pas l’unique raison. J’étais intriguée par le titre, jolie référence à Gatsby le Magnifique, et donc prometteur. La négation dans ce titre invite à s’interroger : pourquoi le héros (car on le soupçonne d’être celui qui prononce cette phrase) dit cela ? La quatrième de couverture apporte un début de réponse et donne envie d’aller plus loin. On y apprend que le roman raconte l’histoire de Coska, un jeune étudiant en art, qui gagne un prix d’écriture organisé par une maison de haute couture et se retrouve ainsi plongé dans le milieu de la mode. Dès le départ, j’ai été intéressée par le croisement de plusieurs pratiques artistiques dans un même récit : les arts graphiques, l’écriture, et le stylisme. J’avais très envie de savoir comment le héros allait vivre cette entrée dans un monde qu’il ne connait pas, et que je ne connais pas non plus. Je savais que Jon Monnard avait fait de nombreuses recherches et donc je voulais moi aussi, comme Coska, entrer dans ce monde inconnu.

Je suis entrée facilement dans le texte. Les descriptions des lieux sont maîtrisées et le lecteur peut facilement imaginer l’environnement dans lequel évolue Coska. La première partie est à la troisième personne, et le prénom du héros arrive tardivement, à la dernière page de la première partie. Il y a donc d’abord une mise à distance avec Coska, qui garde ainsi une part de mystère. Ce procédé m’a beaucoup plu. On apprend beaucoup sur le héros, sur ses difficultés à évoluer dans la société et sur son sentiment de ne pas être à sa place, tout en gardant un flou qui pousse à la curiosité, le tout savamment dosé. Autour du héros gravitent des personnages intéressants dont on devine rapidement l’importance dans le récit : le professeur Bataille et l’étudiante Apolline, la concierge de l’immeuble dans lequel vit Coska et sa fille Julia, le libraire antipathique… Ces personnages sont liés au monde de Coska, le premier, celui dans lequel il vit avant de gagner le concours d’écriture de la maison Martha Kahl.

Deuxième partie. Cette fois, le narrateur est Coska et nous entrons dans ses pensées. A un « il » énigmatique succède un « je » beaucoup moins mystérieux. Coska entre dans le milieu très fermé de la haute-couture, un milieu où les apparences comptent plus que tout. Il découvre qu’il faut mentir et boire pour réussir, et, surtout, montrer sa vie de rêve sur les réseaux sociaux. Cette fois, les personnages qui l’entourent sont moins décrits que ceux de la première partie. Et c’est là que la déception est arrivée. Je comprends que l’auteur ait voulu illustrer l’impossibilité de bien connaître les personnes dans ce milieu où l’on ne dévoile de soi que ce que l’on veut montrer. Mais ça m’a paru maladroit et pas assez fouillé. Je suis restée dans l’attente. J’avais l’impression de lire une suite de scènes dont les protagonistes me restaient étrangers, et bien que ce soit peut-être l’effet recherché, cela ne m’a pas plu. Dans cette deuxième partie, tout va très vite : les soirées se succèdent et se ressemblent toutes, le narrateur travaille peu sur son manuscrit et change très vite. Ce changement m’a paru également trop rapide. Le Coska de cette partie ne ressemble pas du tout à celui du début. Là encore, c’est un choix de l’auteur que je comprends, puisque le narrateur se laisse influencer par le milieu dans lequel il évolue désormais. Mais j’aurais aimé suivre plus en détail cette évolution. Là, j’ai eu cette impression que Coska changeait brutalement de personnalité, en une soirée.

Le roman a pourtant des thèmes qui m’intéressent. L’importance de l’apparence, liée à l’utilisation des réseaux sociaux, notamment. On retrouve également la recherche de la gloire, la volonté d’être connu, tout en ayant une existence oisive éloignée des contraintes du quotidien. On suit des personnages à la dérive, hyper connectés et complètement perdus. Mais ce qui m’intéressait au départ, le croisement de plusieurs pratiques artistiques, m’a au final paru trop peu développé : la haute-couture, l’édition, la musique, la photographie… il y en avait peut-être trop et tout cela m’a paru survolé, sans réel détail, et parfois caricatural (je pense notamment à l’éditeur de Coska).

Quand je dis que que j’aurais aimé un texte plus creusé et approfondi, ça sous-entend quelque chose de positif : si je n’avais rien aimé dans ce texte, je n’en demanderai pas plus. Malgré les critiques énoncées plus haut, je pense qu’il y a du bon dans ce roman (notamment dans la première partie). J’en attendais peut-être trop, suite aux avis positifs des lecteurs.

et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique

 

Ce premier roman fait vivre une belle histoire à son auteur et j’en suis très heureuse pour lui. Jon Monnard partage les commentaires de ses lecteurs sur son compte Instagram, et si vous souhaitez lire une critique élogieuse de Et à la fois…, je vous invite à lire l’avis d’Amandine sur L’ivresse littéraire.

Je remercie Babelio et les éditions l’Age d’homme !

 

 

 

Romans

Effroyable descente aux Enfers avec Ce que tient ta main droite t’appartient de Pascal Manoukian

L'Enfer par Gustave Doré
Illustration de La Divine comédie (L’Enfer) de Dante par Gustave Doré

Ulysse et Orphée n’ont pas rencontré une telle horreur lorsqu’ils sont descendus aux Enfers. Ulysse va au royaume des morts pour parler à Tirésias, un devin de Thèbes, et obtenir des informations sur son retour à Ithaque. Orphée, lui, y va pour retrouver Eurydice et la ramener au monde des vivants. L’Enfer que va découvrir Karim n’est pas le royaume des morts de la mythologie grecque. C’est le royaume des vivants donnant la mort, un royaume qui n’attend pas que vous fassiez le chemin jusqu’à lui mais qui vient à vous, n’importe où, n’importe quand.

Charlotte est sauvagement assassinée lors d’un attentat revendiqué par Daesh, alors qu’elle prenait un verre avec deux amies. Le terroriste a actionné ses explosifs juste à côté d’elle. Il ne reste presque plus rien de Charlotte et du bébé qu’elle attendait. En l’espace de quelques secondes, Karim perd sa femme et leur enfant. Charlotte et Karim avaient choisi deux prénoms : pour un garçon, Ulysse, le héros grec à l’origine du cheval de Troie ; pour une fille, Isis, la déesse égyptienne. Karim aimait moins Isis, qui rappelle l’acronyme anglais de l’État islamique : the Islamic State of Irak and Shama. Charlotte balayait d’un revers de la main cette remarque : elle préférait penser à la référence mythique.

Karim sombre dans le désespoir. Alors, tel Ulysse qui entre chez les Troyens pour mieux les attaquer, Karim décide de rejoindre Daesh pour mieux atteindre ses dirigeants et se venger de la perte de sa femme et de son bébé. Karim est musulman, non par véritable conviction mais parce qu’il a été élevé dans ce culte. Il se sert de sa religion et de ses origines pour se faire remarquer par des recruteurs de l’État islamique. La facilité avec laquelle Karim parvient à entrer en contact avec un recruteur fait froid dans le dos. Et le voilà, en quelques jours, prêt à rejoindre la Syrie, en passant par la Belgique et la Turquie. Il fait ce voyage avec un couple et un enfant et avec une jeune femme qui va rencontrer son mari, un soldat de l’EI avec qui elle s’est mariée via Skype. Difficile de comprendre comment ils peuvent en arriver là. En évoquant les raisons de leur ralliement à Daesh, Pascal Manoukian parvient à mettre à jour les fractures de la société sans pour autant justifier leurs actes.

Ancien reporter de guerre, l’auteur décrit avec beaucoup de détails une Syrie ravagée par les conflits. Avec Karim nous découvrons un pays et une population anéantis. Nous découvrons ces lieux où on peut mourir pour avoir posé le pied trop près d’une mine. Où les attaques sont habituelles. Les nouveaux combattants, bien que préparés, sont sous le choc. Mais ils sont aussi surpris par la réalité qui s’imposent à eux, bien loin du rêve vendu par Daesh. A la place c’est un cauchemar qui les attend, mais sans réveil possible. Karim, lui, manœuvre pour se faire une place et côtoyer les dirigeants. Il joue un jeu dangereux, et le retour en arrière n’est plus envisageable.

Les médias nous confrontent tellement à des images insoutenables, qu’elles nous touchent sur l’instant mais sont vite remplacées par d’autres. A l’inverse, des textes comme Ce que tient ta main droite t’appartient s’ancrent en nous et ne s’oublient pas. Peut-être est-ce parce que nous créons nous-mêmes les images que les mots nous décrivent. Peut-être est-ce parce que nous sommes actifs lorsque nous lisons alors que face à un écran, les images se contentent de notre passivité. Toujours est-il que le roman de Pascal Manoukian est difficile parce qu’il est malheureusement d’actualité et parce qu’il touche notre sensibilité. Il retranscrit la violence : la violence de la haine, la violence verbale, la violence des actes. Une violence face à laquelle nous nous sentons démunis.

Je n’ai pas pu lire ce roman d’une traite. J’ai dû le poser à plusieurs reprises pour réfléchir ou pour faire autre chose et me changer les idées. Je ne peux pas dire si j’ai aimé ou pas, non plus si je le recommande ou non car il dépend de chacun de savoir s’il peut supporter une telle lecture. Une chose est sûre : il vous fera longuement réfléchir. Bien des jours après avoir terminé ma lecture, je ne sais toujours pas quoi penser du désir de vengeance personnelle de Karim.

ce que tient ta main droite t'appartient

 

J’ai lu ce livre dans le cadre du Prix Orange du livre 2017. J’avais candidaté pour faire partie du jury mais n’avais pas été retenue. J’ai tout de même reçu ce livre, qui faisait partie de la sélection. Je remercie donc le site Lecteurs.com et les éditions Don Quichotte !

 

 

 

 

 

 

Romans

Je me suis tue de Mathieu Menegaux, une tragédie du silence

Dire l’indicible. Mettre des mots sur des actes qu’on n’ose nommer. Confronter le lecteur à ce qui lui fait horreur. A ce qui lui fait peur. C’est l’un des rôles de la littérature. C’est l’une des raisons pour lesquelles les écrivains écrivent et pour lesquelles les lecteurs lisent. Je me suis tue de Mathieu Menegaux remplit ce rôle à la perfection.

Il n’y a pas d’acte dans ce roman et pourtant c’est une véritable tragédie qui se déroule sous nos yeux. Comme les personnages tragiques, Claire est le jouet du destin. Qu’il y ait des dieux ou non, une chose est sûre : la fatalité s’abat sur elle. Dès le début, le lecteur sait qu’elle a commis un crime. Un crime que la société ne peut pas pardonner. On ne sait pas ce que Claire a fait, mais on sait que ça dépasse l’entendement.

« Hommes ou femmes, jurés populaires ou magistrats, experts ou témoins, spectateurs ou commentateurs, peu importe, de toute façon. Tout ce beau monde, face à moi, m’a condamnée dès que je me suis installée dans le box, avant même la lecture de l’acte d’accusation. Je suis entrée dans ce procès sans aucune chance d’en sortir libre. » (p.10)

Dans une lettre qu’elle adresse à toutes ces personnes qui la jugeront, Claire explique son geste. Elle se confie, se dévoile, révèle ses secrets. Après avoir choisi le silence, elle parle. On découvre alors pourquoi cette femme heureuse et comblée, du moins en apparence, vit une telle descente aux Enfers.

Après une soirée passée chez un collègue d’Antoine, son mari, Claire décide de rentrer seule. Elle subit alors une agression sexuelle. Et décide de se taire. Tout commence par ces mots : « Je me suis tue. » Ce silence va avoir des répercussions que Claire n’aurait pas pu prévoir.

Tout s’enchaine très vite. Le silence de Claire est suivi d’une nouvelle catastrophe, qui, elle, précède un nouveau silence. Claire ne maîtrise plus rien, tout lui échappe. Les coups du sort se multiplient et la frappent de plein fouet. Jusqu’à ce qu’elle commette l’irréparable.

A chaque fois qu’elle peut se confier, Claire décide de se taire. Par honte, par peur. Parce qu’elle craint de disparaître derrière le statut de victime. Claire ne veut pas être traitée comme une petite chose fragile. Alors elle se tait. Toutes ces craintes la plongent dans un tourment dont elle ne peut plus sortir.

Je me suis tue est une terrible tragédie. C’est une tragédie parce qu’on sait qu’il n’y aura pas de dénouement heureux. Tout va finir de la pire des manières, on le sait dès le début.

Ce premier roman de Mathieu Menegaux nous confronte à nos propres angoisses. Qu’aurions-nous fait à la place de Claire ? Et si avions dû la juger, quelle décision aurions-nous prise ? Ce qui nous paraît impensable, impardonnable, apparaît peu à peu, au fil des pages, sous un jour nouveau.

Je me suis tue est un roman dérangeant. C’est un roman qui fait froid dans le dos. J’y ai pensé pendant des jours, et j’y pense encore. J’aime ces romans qui me mettent sous les yeux des situations dont je voudrais détourner le regard. Impossible de rester de marbre face à ce roman maîtrisé d’une main de maître du début à la fin.

Mathieu Menegaux m’a bouleversée. Et c’est ce que je demande à la littérature.

(Un grand merci à Amandine du blog L’ivresse littéraire pour m’avoir prêté ce roman !)

Je me suis tue